AU BORD DE L'EAU
Emmené sans résistance par deux amis, j'ai passé le dimanche de la semaine dernière aux environs de Paris--un peu loin--sur les bords de la Seine où nous avions projeté de déjeuner dans un restaurant-guinguette. Le temps était gris, presque morose, mais teinté de ce calme et de cette douceur qu'ont précisément certaines journées dédaigneuses du soleil.
Temps d'hôpital, qui me ouate le coeur... temps soucieux, réfléchi, temps chagrin, temps qui pense et qui fait penser, temps de cendre où les nuages, en composant un autre ciel, ne remplacent pas le vrai qu'ils voilent. On dirait que ces temps-là, d'une langueur déterminée, ne sont pas le fait du hasard ni de la malchance, mais que choisis, voulus, ils ont été commandés pour mieux s'adapter au caractère du paysage et répondre plus directement en nous à des nuances de sensations, à des saveurs de sentiments. Or j'ai toujours eu, je ne m'en cache pas, une étrange, une exquise et coupable faiblesse pour ce temps gris des dimanches désoeuvrés, le temps de perle malade, qu'il fait souvent au bord de l'eau, dans un endroit de plaisir facile, et retiré, qui prétend être gai sans se douter une seconde de son enivrante tristesse...
Voici le lieu, cent fois vu, parcouru, visité, qui peut n'être jamais le même, changer de place et de nom, mais qui reste toujours pareil, éternel décor d'un des fréquents états d'âme de notre jeunesse passagère.
C'est d'abord, en entrant dans les petits jardins compliqués et sinueux, une fraîcheur de berge qui vous prépare, qui vous chuchote dans le dos: «La rivière n'est pas loin.» On traverse des bosquets où sur des tables hardiment peintes, d'un vert de rainette, la blancheur du linge humide et lourd vous touche déjà les mains. Le sol est élastique et mou, l'herbe épaisse et bien lavée. Une odeur de mousse, de vase et de cuisine vous remplit la tête. Et brusquement, c'est le bord de l'eau, à proximité d'une île, de l'île invariable que chacun affirme «pouvoir gagner aisément à la nage». Tout du long, des couverts sont mis, contre de grands arbres, des peupliers d'Italie poussés de côté, qui partent de la rive pour aller obliquement au-dessus du fleuve, comme s'ils voulaient pêcher à la ligne dedans. Ils s'y reflètent, de telle sorte qu'on ne sait plus si c'est le flot en bas ou la brise en haut qui fait clapoter leurs milliers de feuilles menues. Tour à tour de couleur différente à l'endroit et à l'envers, elles miroitent ainsi que des verroteries dont elles ont le bruissement frivole et cristallin, et nos yeux sans défense s'y prennent comme des alouettes. Au bout du chemin en pente et souillé, près du ponton rustique, se frottent l'une contre l'autre avec un grincement de chaîne usée les barques plates comme des barques de passeur... les barques sans gouvernail, toujours un peu défoncées, les barques vides qui sont «les chevaux de bois de l'eau». Sur leur plancher pourri bouge une flaque saumâtre d'où sort une grosse pierre attachée par une corde et qui semble retirée du cou d'un noyé.
La terrasse est déjà pleine de monde: familles, jeunes gens, ménages, réguliers ou libres, couples discrets, amoureux d'une effronterie ingénue, et une complaisance générale, une familiarité indulgente et tacite rapproche --même dispersés--tous les convives de ce petit banquet de la vie. On se regarde, on s'excuse, on se pardonne,... sans jamais rien, même chez les aînés, qui blâme ou qui s'indigne. Ce n'est pas l'heure ni l'endroit des sévérités inopportunes, et le plus sage, s'il est là, se sent avec modestie une âme qui n'en mène pas large, une pauvre âme sentimentale de banlieue, de bastringue mélancolique...
En effet, la gaieté qui se manifeste en ces maigres jardins et à ces instants dérobés est spéciale, sans exubérance. En montrant sa fatigue elle la communique. C'est de l'allégresse avachie. Les groupes, isolés parmi le chétif Eden des buissons, des malingres verdures, n'étalent à terre et sur les bancs qu'une joie sans ressort, une joie allongée, inquiétante, presque grave,... et tout, je ne sais pourquoi, même les cris, les éclats, les rires, les chansons, les poursuites dans les branches, tout dégage une impression particulière que, sous le vague sourire avec lequel on lui fait bon accueil, on a l'équivoque étonnement de sentir à la fois grisante et douloureuse...
Ici l'esprit, le coeur, les pensées ont une tournure à part, inclinée à la veulerie, au désenchantement. Tout en nous se laisse aller, coule, coule comme l'eau tentatrice et douteuse. La force de vivre est engourdie et l'on préfère les molles ritournelles du regret au cantique de l'espérance. Qui peut dire à quoi nous fait songer alors, à quel monde de choses, à quel inexprimable délicieux et qui nous étouffe, le simple bruit monotone et sec des capsules, au tir du bout de l'allée... le gémissement rythmé de la balançoire? N'est-ce pas moi qui suis visé par les invisibles carabines? Chaque plomb met en miettes la coquille d'oeuf de notre coeur fragile et léger que le sang fait danser en nous comme à la pointe d'un jet d'eau..., et la vue du portique ébranlé jusqu'aux racines par le coup de jarret d'une buveuse de l'air nous donne le vertige. Nous suivons d'un oeil qui n'est plus à nos ordres, qui nous échappe et qui s'éloigne d'elle, la jupe que berce le vent... nous sommes incapables de formuler, nous ne comprenons pas ce que nous éprouvons, nous ne pénétrons pas l'absurde et langoureux mystère en vertu duquel à cette heure la moindre valse nous déchire et la polka peut devenir navrante. Nous subissons, pris, enlacés, le morbide étourdissement. Nous sommes pareils à ces dormeurs éveillés que le haschich immobilise en décuplant leur lucidité. Comme en un rêve doux et un peu malsain nous voyons et entendons tout sans y participer. Spectateurs inertes et gorgés d'impressions aiguës, nous sommes accablés par trop de souvenirs, d'idées compliquées, trop de petites angoisses qui viennent d'ailleurs et ne restent pas là, nous entraînent ailleurs aussi. Le bizarre dédoublement qui se fait en nos cerveaux surexcités! Nous assistons à d'insignifiantes et banales scènes dont nous sommes par l'esprit à des milliers de lieues... et les plus hautes pensées, la mort, l'énigme de la vie... le pourquoi du mal et de la souffrance s'éveillent en nous, tout à coup, nous habitent... parce qu'un bouchon est parti, que des assiettes se choquent, ou bien que les mesures d'une mazurka se sont mises à sautiller... Et voilà qu'une tristesse d'une surprenante volupté est créée aussitôt par ce contraste inattendu. Nous voudrions y résister, nous ne le pouvons pas. Nous sommes sous les mancenilliers de la bohème. Il y a de l'agonie et du suicide dans l'air. Nous sentons circuler dans nos veines heureuses l'indéfinissable poison. Notre âme prend son absinthe.
Il faut--puisque nous y sommes--que nous buvions jusqu'au fond du gros verre le breuvage exquis et bourbeux. Et tout nous enchante, obtient de nos lèvres entr'ouvertes un pâle sourire crispé. Nous nous mêlons, le plus près possible, à cette humanité qui n'est pas la nôtre, dont nous n'avons pas l'habitude et à laquelle cependant nous nous trouvons attachés et comme accouplés à cette minute par d'obscurs et tendres liens. Nous vibrons au frôlement des moindres détails, nous sommes des harmonicas de sensibilité tendue, nerveuse et maladive. Et nous recevons aussi le renvoi immédiat de notre sympathie facile et dégradée. Les regards se rencontrent et s'abordent sans gêne. On se parle sans ouvrir la bouche. Enfin, si tout à coup, dans le silence intermittent, un piano mécanique fêlé, pris d'hystérie, jette à travers les feuillages l'égrènement de ses arpèges, nous avons de la peine à ne pas laisser pétiller à nos yeux la mousse des pleurs, cette piquette d'émotion à quatre sous que nous versent la mélodie du trottoir et le concerto de la barrière.
Il nous jaillit alors à l'esprit, en un rétrospectif éclair, que notre trouble a sa source lointaine et profonde dans les pages immortelles d'une écoeurante et tragique vérité où Daudet et Maupassant ont décrit, épuisé et pour ainsi dire tari, ce même genre de sensations, louches et suaves, ce pervers et sensuel malaise qui nous prend dans les bals-musettes des dimanches, au bord de l'eau, sur ces rives riantes et gluantes où la pensée, comme le pied, glisse toujours un peu dans la boue... même quand elle veut s'embarquer, et s'envoler... car les rames ont beau vouloir les imiter, ce ne sont pas des ailes.
Henri Lavedan.