Des fenêtres de ma chambre je voyais l'église de pierre grave, l'église trapue, posée, enfoncée, enlisée dans le sol, avec cet air d'y avoir échoué exprès, et avec cette apparence de solidité spéciale et impressionnante qu'ont tous les sanctuaires bretons comme s'ils voulaient exprimer qu'ici plus qu'ailleurs leurs assises sont inébranlables, de matière granitique cimentée de foi.
Et je me souviens aussi--car c'est là que j'en voulais venir, par un détour un peu long et que l'on aura trouvé inutile, mais dont je n'ai pas eu le courage de me priver--je me souviens qu'une de mes distractions, à Roscoff, était d'aller au vivier.
Comme ce nom l'indique on appelait ainsi un endroit, situé aux bords mêmes de la mer, près d'un petit fortin, et dont je ne savais de façon très imparfaite que ce que j'en avais entendu dire... que l'on y conservait vivant du poisson... Mais pourquoi? Pour s'approvisionner? Dans un but scientifique? Je ne crois pas m'en être occupé jamais, ni avoir été frappé là, dans mes visites, par la vue de poissons exceptionnels... Mais ce qui m'est resté à fleur d'esprit, c'est la rêverie où j'entrais alors, comme par compensation et regret, quand je quittais le vivier. En continuant ma promenade je supposais des quantités d'animaux aquatiques de forme et de beauté surprenantes, inconnues, pêchées dans les couches profondes, puis versées dans ces réservoirs de tout à 1 heure, et je me donnais en imagination la curiosité, le pouvoir et la joie de faire vider ces bassins et d'en voir retirer, mêlées aux coquillages, aux herbes et aux plantes sous-marines, des espèces innombrables et grouillantes comme en soulèvent seulement dans les contes orientaux les filets des pêcheurs protégés par un génie... Eh bien, tous ces poissons de mon désir et de ma fantaisie, que je n'avais pas vus, mais que j'inventais à plaisir... ils existaient effectivement dans la mer mystérieuse... Et à l'époque même où je me désolais qu'on n'en eût pas la connaissance directe, «la mise à l'air», un enfant de huit ans, un petit Breton de ces côtes, qui peut-être passa près de moi, avait en lui déjà la vocation d'être plus tard le tireur de filets prédestinés, le révélateur des richesses, vivantes ou engourdies, des abîmes salés.
C'était Mathurin Méheut, fils de la mer bretonne, peintre de sa faune et de sa flore, et dont l'actuelle exposition aux Arts décoratifs est un incomparable enchantement.
Mon ancien rêve de quelques minutes--qui par bonheur était le sien, celui de toute sa vie--l'artiste ardent et tenace qu'est Méheut voulut et sut le réaliser. Il a pu puiser dans ces bassins de Roscoff, dans les cuves du vivier devenu laboratoire de zoologie expérimentale; et, par des centaines de croquis, de dessins, d'aquarelles, d'études gouachées, il nous montre aujourd'hui, pour ainsi dire toutes palpitantes, les entrailles de la mer,... de la mer qu'en prestigieux chirurgien, au scalpel puissant, décisif et sûr, il semble avoir opérée pour nous. Il en arrache et en retire les organes, innombrables, qu'il nous étale mouillés, trempés, dégoûtants de leur acre et rude liqueur... Par eux nous voyons à nu l'organisme et le dedans des flots, car ces poissons de toutes formes, mais d'une puissance si ramassée, d'une si grande énergie élastique, ces pieuvres à ramures, ces poulpes, ces congres, tantôt noués et enchevêtrés, tantôt déroulés et comme abandonnés à leur propre dérive, tous ces animaux étranges, ces potées visqueuses, ces gélatines qui respirent, ces paquets qui tremblent et flottent, ces abcès du rocher, ces tentacules, ces amas et ces complications de chairs gluantes et animées,... ce sont bien véritablement les entrailles, les intestins, les boyaux, les tripes formidables et copieuses de la mer... Et qui sait si de ces réseaux toujours en travail, de ce pullulement, de ce croisement, de cette activité incessante et apocalyptique des milliards de poissons, ne vient pas--pour le moins autant que du dehors et du souffle des vents--l'agitation extérieure et éternelle du flot? Le dérangement des surfaces est presque toujours la conséquence des troubles du dedans. Pourquoi la vague ne serait-elle pas le perpétuel choc en retour du coup de nageoire et la répercussion du chassement de queue?
Mais regardons toutes les catégories d'animaux du monde aquatique surprises par l'oeil étonnant de l'artiste et fixées par sa main, précisées, serrées et emprisonnées dans les limites d'une facture vraiment admirable. Exécutés au crayon, ou rehaussés, écaillés de touches, ou peints à l'aquarelle avec un éclat, une minutie et une largeur qui rappellent l'art des plus beaux maîtres japonais, ces dessins, se surpassant l'un l'autre, et qu'on se lasse bientôt de comparer, si nombreux sont-ils, offrent une abondance, une variété, une somptuosité documentaires qui imposent le respect. On a peine à concevoir qu'un homme de trente ans soit l'auteur allègre et aisé d'une oeuvre de cette importance, qui représente l'emploi de toute une longue et laborieuse vie. On ne peut se détacher des parois en verre de chaque tableau où, comme derrière la vitre d'un aquarium, se profilent les trigles, les lamproies, les poissons les plus curieux, de fantastique invraisemblance et de bizarre horreur... Voici les pieuvres ébouriffées et dépeignées, telles des chrysanthèmes, les anatifes bleus et mauves pervers ainsi que des orchidées, les anguilles gris-perle pareilles à des grès flammés de Copenhague, les hippocampes, lutins de l'eau, farfadets noirs des vertes voûtes, dansant sur leur queue en spirale, figures neptuniennes et sataniques à la fois, tantôt retombant, avec leur petite tête en forme de marteau, comme un moraillon de serrure gothique et tantôt redressées comme une guivre minuscule à l'avant d'une gondole...
Il faudrait consacrer des heures à l'attentive observation de ces planches, enluminures merveilleuses du poème de la mer; on y pourrait étudier toutes les diversités de nageoires, flexibles ou résistantes, pellicules diaphanes comme ces plantes de la terre qu'on appelle monnaies de pape, ou bien armées, onglées, montées sur tiges et arêtes pointues, hérissées comme des épaulières d'armures de samouraï, ou semblables au papier huilé des lanternes de pagode... et Méheut sait tout, a tout noté, défini, détaillé: l'arête dorsale, la fourche des queues variées à vous confondre, la nervure des membranes, l'emboîtement des pinces, le jeu des crochets. Tout ce qui trempe et agit dans l'eau de sel, il l'a vu, il le connaît par coeur à force de l'avoir saisi sur le vif des centaines de fois; il possède, comme un petit-fils de Léonard, l'anatomie et la structure de la patte, et aussi la mécanique de l'aile; il est instruit, et à fond, comme bien peu, de l'animal terrestre, aquatique ou aérien, qu'il s'agisse du tigre ou du chien de mer, de l'escargot, de la libellule ou du cormoran. On le sent paré, gréé d'une audace et d'une patience, d'une possibilité d'attention et d'exécution à toute épreuve, et aussi d'un incommensurable amour, car ce labeur vous donne la certitude d'avoir été accompli dans le calme et l'ordre de l'esprit, de la conscience, dans la joie de l'effort, dans le beau désir du résultat promis par la volonté.
Si je ne craignais, en m'étendant davantage, de vous retirer un peu de votre plaisir et de votre mérite à découvrir tout seul les multiples faces de ce talent si généreux et si fécond, je vous parlerais aussi de l'historien attendri des vieux métiers de la côte armoricaine: meuniers, sabotiers, tisserands, vanniers... je vous exposerais la tâche éducatrice et touchante du botaniste et de l'entomologiste, du contemplateur minutieux, et jamais découragé, sévère et recueilli à établir l'architecture impeccable d'un épi de blé ou la ramification d'une algue, avec une autorité égyptienne. Mathurin Méheut a la passion de fer, l'enthousiasme rigide, le fanatisme du dessin. On sent l'homme, toujours arqué, tendu sur cet étroit et unique chemin de la ligne qui borde, en les délimitant, les précipices de la forme. Il y marche en virtuose qui a dompté le vertige, ainsi que sur une corde roide métallique, et son crayon laisse après lui sur la feuille comme un passage d'acier noir.
Je ne suis pas le seul à penser qu'il n'a plus grand'chose à acquérir dans la rigueur et l'inflexibilité. Qu'il se tourne vers ses tableaux, vers les pages dans lesquelles il nous retrace, avec une émotion trop carguée encore, les scènes de la vie triste et rude des grandes côtes bretonnes, et là, qu'il rêve, médite, oubliant un peu à ses pieds le crabe et la coquille, pour laisser parler le poète, qui s'abrite et se gare en lui de la tempête et des marées. Je conserve avec une mélancolie pensive et bien profonde l'image de ses ciels d'hiver épais et sombres, d'un bleu de tricot,... de ses rochers noirs, battus et rebattus par la vague comme si elle voulait à chaque coup assommer la grève... et celle des blocs en dos d'éléphant, arrondis par des siècles de flux et de reflux, le long desquels, toujours en suivant le même tracé, avec la même géographie liquide, coule et pleure l'écume, en filets plats et triangulaires. On dirait, sur du basalte, des hiéroglyphes d'argent,--je ne sais quelle écriture diluvienne, effrayante, mystérieuse... le Mane, thecel, phares du naufrage... Et je me rappelle aussi la figure de ce vieux cheval nu, au poil rouge, en bridon de bohémien, chargé de paquets de goémons couleur de giroflée lui retombant de chaque côté comme des hardes de guerrier comanche,... et qui, les sabots dans les galets, demeure immobile, croupe à la bourrasque... avec un air presque humain d'inexprimable anéantissement...
Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)