Le Roman de la Forêt[2] est l'oeuvre d'un forestier, et il faut nous en réjouir. M. Jean Nesmy a vécu longuement dans la forêt champenoise. Il connaît, comprend et aime la forêt. Il vient de lui consacrer un très beau livre, où il traite un sujet inédit: la vie des charbonniers, et où il traduit, avec un art subtil et charmant, les plus menues perceptions de bruits, de parfums, de couleurs. Voici, par exemple, les bois mouillés:

«La pluie tombe toujours monotone et têtue, à menus fils, à petites aiguilles et n'a pas même un chant dans sa tristesse. Elle dégoutte des branches, vernit les bourgeons, les feuilles mauves et les écorces, gonfle les mousses, glisse en rosée sous les herbes qu'elle ploie, hache l'air, effume l'horizon et, portée comme un embrun par le vent de la hauteur qui la chasse, déplie ses voiles et les replie...»

Plus loin «la forêt de givre fait sa musique de dégel». Puis c'est la forêt à l'aube de mai, la forêt aux couchants et la forêt la nuit, tout le poème profond de la Forêt dans les quatre chants de ses quatre saisons.

M. Gaston Roupnel est un conteur bourguignon dont la plume trempe en pleine sève et qui dresse ses personnages dans l'air de leur pays avec ce relief puissant, cette expression ardente que, jadis, les imagiers de villages savaient donner à leurs figures d'églises. Ce n'est point certes que le Vieux Garain[3] prenne dans ce récit un visage de saint. Ce «Jean-Jean de la Terre», intrépide «perce-coeur du pays» en sa jeunesse, savoureux ivrogne en son âge mûr, et riche diseur d'anecdotes sur sa fin, avant d'être taquiné par le croque-mort, est tour à tour le bon gars et le mauvais larron. Mais quand, avec ses expressions un peu débraillées, il évoque la vie, la vie locale d'un demi-siècle en «sa sincère gueuserie», il nous livre les plus extraordinaires portraits bourguignons fixés, sans retouche, dans la réalité du cadre.

[Note 1: Édition Fasquelle.]

[Note 2: Édition B. Grasset.]

[Note 3: Édition Fasquelle.]

M. Roux-Servine, l'auteur du Planet Saint-Eloy[4], nous offre, pour ses débuts dans le roman, une oeuvre charmante, originale, sympathique, pleine d'esprit et de talent, qui vaut d'être lue et mise en bibliothèque. M. Roux-Servine est certainement un homme du Midi et peut-être bien un félibre. Il est en tout cas un traditionniste de la meilleure qualité et qui, pour cette raison, n'aime point le cabotinage du traditionnisme. Et M. Roux-Servine en plus est un poète. Vous vous en apercevrez dès ses premières lignes, à la description évocatrice qu'il nous donne du Planet Saint-Eloy, une placette d'Iscle en Provence, irrégulière, maussade, avec la fontaine qui s'y égoutte continûment entre les branches de trois platanes, avec ses anciens hôtels renfrognés. En ces maisons du passé survivent de vieux us et gîtent de vieilles gens: un ancien notaire, un chanoine, une dame très noble, deux demoiselles âgées, un officier en retraite, gaillard et ronchon, dont la seule présence en ce lieu est un demi-scandale. Le scandale complet se déchaîne lorsque emménagent sur le Planet un peintre fantasque et riche et une antiquaire pratique et jolie. Il ne faut pas accabler les vivants sous le poids des morts, mais il paraît cependant juste de noter que l'on trouve dans ce livre quelque chose de l'observation balzacienne, traduite avec la fantaisie d'un Murger, un Murger plus fin, plus discret quoique méridional. Et il y a aussi, en ces pages nuancées, une satire bien jolie des métèques qui, pour vivre dans le Midi, prétendent le connaître et affirment l'aimer.

RÊVE D'EMPEREUR

Il y a des gens, disait la baronne du Montet, qui ont le talent de se draper d'un nuage. «Napoléon III, ajoute M. Frédéric Loliée, était de ces nébuleux, à qui le clair-obscur prête des proportions agrandies». Car M. Frédéric Loliée vient de nous donner un fort ouvrage sur Napoléon III[5], très curieusement étudié dans la formation et le développement de son rêve impérial. On connaît les livres précédents de ce séduisant et brillant historien. Jusqu'ici, des témoignages d'époque lui avaient permis d'esquisser, sous la forme intime, les grands portraits et les silhouettes notables de la société du second Empire. Mais la figure essentielle, centrale, manquait encore à cette galerie. Il nous fallait un Napoléon III, vu par M. Loliée dans la solitude de Ham et dans le faste des Tuileries, une analyse intime--à travers les circonstances de la vie privée ou publique--de cette figure du destin. M. Loliée a ressuscité son personnage avec beaucoup de finesse d'observation et un grand effort d'impartialité. Après avoir, dans la première moitié de son ouvrage, dressé un triptyque impressionnant de Louis Bonaparte, enfant, conspirateur, prisonnier, il nous montre, après la réalisation du «rêve», les Tuileries rouvertes aux rites somptuaires d'un autre âge, le palais des rois rendu à la vie avec un faste tout à fait digne de son histoire, un éclat matériel répondant à l'idée la plus brillante qu'on pût concevoir d'un vrai décor monarchique, et, debout, au milieu de cette pompe renouvelée du premier Empire, un homme, donnant plutôt l'impression avec son attitude impassible, indifférente, «d'un maître revenu chez soi que d'un Élu fraîchement sorti du scrutin populaire».