LES PHRASES TOUTES FAITES

A peine rentrés, nous avons retrouvé nos chères petites phrases, «les phrases toutes faites». Quel bonheur! Et aussi, quelle mélancolie!

Elles nous attendaient, fidèles, dans les milliers de bouches où elles avaient l'air d'avoir été enfermées et rangées avant les vacances, ainsi que les affaires d'hiver dans le poivre.

Certes, je ne prétends pas qu'il n'y ait qu'à Paris que soit répandu leur usage. La province a les siennes. Ce ne sont pas les mêmes. Mais cependant c'est surtout ici que nous les consommons en plus grand nombre et avec le plus d'entrain.

La phrase toute faite offre cette particularité qu'elle n'est jamais longue. Tout de suite à bout de souffle. Aussitôt partie la voilà rendue. Elle n'est capable que de laisser tomber quelques mots comme ces petites bouteilles vides d'où s'échappent trois gouttes restées au fond.

Ce qui distingue également la phrase toute faite, c'est qu'on ne sait jamais qui l'a faite. Pille naturelle du bon sens et de la banalité, ne portant le nom ni la marque de personne, elle affecte d'avoir une origine très ancienne. Elle se perpétue à travers les hommes qui ne paraissent pas se lasser de sa monotonie et de sa fadeur puisqu'ils l'entendent et la répètent à l'infini avec la même indifférence sereine. Elle se prononce dans la tranquillité absolue du corps, du visage, de la voix, du regard. Elle n'a pas d'accent. Sauf en certains cas de tribunal et de prétoire elle s'interdit la véhémence. Elle est une habitude de l'esprit, une routine du langage, un poncif et un cliché de la conversation. Elle s'efforce enfin d'exprimer le moins de pensée possible. Et presque toujours elle y arrive.

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Les phrases toutes faites constituent une espèce de bruit, grâce auquel on peut parler pendant des heures, sans rien dire. Elles ont dû être inventées et choisies afin d'exercer la langue et les lèvres en permettant à l'intelligence de prendre un repos qui n'est pas souvent gagné.

Il y a des phrases toutes faites pour tout; pour tous les sentiments, toutes les actions bonnes ou mauvaises, toutes les circonstances, pour le crime et la charité, pour la douleur et la joie, pour l'amitié, pour l'amour. Chaque profession, chaque âge étale les siennes. L'homme et la femme ont les leurs,--qu'ils se prêtent. Les plus grandes questions ne peuvent y échapper. Il faut toujours passer par elles pour aller n'importe où. Elles mènent au diable et à Rome.

Mais je crois que la politique est leur vrai terrain.