Lieut. von Forstner.
La compagnie du 99e régiment d'infanterie prussienne, en garnison à Saverne, qui compte parmi ses officiers le lieutenant von Forstner: groupe des soldats de la classe 1911-1913, à leur départ.
Derrière le groupe, la colonnade de l'ancien château de Rohan, qui sert de caserne. Les inscriptions disent: «A celui qui a fidèlement fait son temps, à celui-là versons un plein verre!»--«Comme étrangers, nous nous sommes connus; c'est comme amis que nous devons nous quitter «Nous avons monté la garde aux Vosges pour la protection et pour la puissance de la Patrie.»--Quant à l'inscription: §11, elle signifie: «Buvez jusqu'au délire.»
Le lieutenant von Forstner.
Saverne, cependant, est une ville calme. Elle n'a pas de passé politique mouvementé. On l'appelle couramment «la perle des Vosges» ou encore «la cité des roses». Titres charmants et mérités. Or, la cité fleurie vient de connaître l'émoi d'une révolte populaire. Les journaux quotidiens ont conté en détail comment les choses se sont passées. Un jeune lieutenant du 99° régiment d'infanterie, le baron von Forstner, s'adressant aux recrues de sa compagnie, avait dit, à propos d'une affaire de coups de couteau entre civils et militaires: «Je donnerais volontiers dix marks de ma poche à celui d'entre vous qui trouerait la peau d'un Waches.» Le mot «Waekes» constitue, dans la bouche d'un Allemand, la pire injure qui puisse être adressée à un Alsacien, car il est employé d'une façon courante par les immigrés pour désigner la population du pays (elsaesser waekes, voyous d'Alsace). Ainsi faut-il s'expliquer l'émoi qui s'empara de Saverne quand furent connus les propos outrageants du lieutenant prussien. On commença par enfoncer ses fenêtres. Le lendemain, 300 Alsaciens l'attendaient à la sortie du mess des officiers et l'escortaient jusqu'au restaurant de la Carpe d'or, où il dut chercher un refuge. Quelques citoyens l'ayant relancé à l'intérieur de l'établissement, le lieutenant les menaça de son revolver, geste qu'imitèrent neuf de ses camarades. Le colonel von Reutter accourut et essaya de calmer les esprits en prononçant une harangue. Ce fut en vain. Il fallut un piquet de fantassins, baïonnette au canon, pour dégager le lieutenant von Forstner qui passa la nuit à la caserne. Le lendemain était un dimanche. Dans le courant de l'après-midi, un millier de manifestants mirent le siège devant le domicile particulier de l'officier que gardait un important détachement de gendarmes, de soldats et d'agents de police. L'officier fut longuement conspué. Les jours suivants, les manifestations se renouvelèrent et prirent un tel caractère de gravité que le colonel fit charger les mitrailleuses et parla sérieusement de déclarer Saverne en état de siège. Il fallut toute l'influence du sous-préfet et du maire alsaciens pour l'en empêcher. Les choses étaient bien sur le point de se gâter. Les colères s'apaisèrent seulement lorsqu'on sut qu'une enquête sévère était ouverte et que satisfaction serait donnée à la population. Le jeudi 13 novembre on annonçait que le colonel von Reutter et le lieutenant von Forstner avaient été déplacés. Renseignements pris, la nouvelle était fausse. Certes, le colonel, qui, dans une note officielle--accueillie avec beaucoup de scepticisme--s'était efforcé de transformer le sens des paroles de son subordonné, avait quitté Saverne, en congé; mais le lieutenant était resté à son poste, si l'on ose dire. Et, le jour même où on le croyait retourné en Allemagne, M. von Forstner se livra à de nouveaux écarts de langage dont le drapeau français, selon les uns, la légion étrangère, selon les autres, faisait les frais. Il était donc superflu que son colonel prît tant de peine pour réduire la portée du premier incident.
Le colonel von Reutter.
Que faut-il penser de cette attitude d'un officier vis-à-vis de la population des provinces annexées? «Oh! c'est bien simple, nous écrit un de nos correspondants d'Alsace. Lorsque le Reichstag se prononça récemment en faveur de l'augmentation de l'armée allemande, les députés alsaciens-lorrains votèrent contre le projet de loi, et ce vote souleva de violentes colères parmi l'armée de 100.000 hommes qui couvre l'Alsace-Lorraine.» D'autre part, il est à Strasbourg un général commandant de corps, le général von Deimling, qui perd peu d'occasions de manifester son humeur belliqueuse. C'est lui qui parlait, il y a quelques jours, de courir sus aux pantalons rouges. Le lieutenant, lui, offre de payer pour faire «trouer la peau» d'un civil, à condition qu'il soit d'Alsace. Le lieutenant passe la mesure du général. On a fini par s'en émouvoir à Saverne et un vent de révolte qui n'est point encore calmé a passé justement sur «la cité des roses».
Il faut ajouter, en toute équité, que la grande majorité des journaux allemands s'est montrée fort sévère pour les autorités militaires de Saverne. Notamment le Berliner Tageblatt, la Gazette de Voss, la Germania, ont protesté contre l'attitude inqualifiable du lieutenant von Forstner et les agissements des officiers de son genre «qui sont les meilleurs racoleurs pour la légion étrangère».