Le Roman merveilleux sera, pour les amis inconnus de Pierre de Coulevain, comme une dernière pensée de l'éminente disparue. En ces pages, qui n'auront pas de suite, l'auteur de Sur la Branche, si peu encline jusqu'alors aux confidences personnelles, nous livre, sur sa vie, sur sa jeunesse, sur le mystère de sa destinée, quelques lueurs dont s'éclaire la lente préparation de son oeuvre d'écrivain. «La nature, dit-elle, m'avait donné un jeu assez complet de cellules littéraires avec défense de m'en servir. De fait, pendant les trois quarts de ma vie, elles ont été stériles... stériles mais non pas inactives, je m'en rends compte aujourd'hui. Elles ont tout le temps capté des impressions, des images, amassé des matériaux sans nombre, et, à l'heure voulue, elles ont produit... ce qu'elles devaient produire. Elles ont rendu mon enfance bizarre, «originale», mon adolescence difficile, ma jeunesse douloureuse. Elles m'ont inspiré une ambition démesurée, un besoin de beauté, de luxe, de bien-être que je ne pouvais satisfaire. Elles ont affecté mon caractère, ma destinée, elles auraient pu me jouer de mauvais tours si d'autres forces, en parfait équilibre physique, une gaieté triomphante, le sens humoristique ne les avaient tenues en respect. Elles étaient inconfortables, mais amusantes; grâce à elles je n'ai jamais connu l'ennui. Elles ont bien pu faire de moi une romanesque cérébrale, non une romanesque sentimentale, à cela je dois mon salut.»

Et Pierre de Coulevain nous apprend que, dès sa quinzième année, elle écrivit son premier roman sur un cahier d'écolière. Ce roman, naturellement, est un roman d'amour. L'héroïne, au moment de son mariage, «a sur le visage le radieux éclat de l'amour». Elle épouse un officier de marine, car les marins avaient alors--comme aujourd'hui les explorateurs--une grande place dans les rêves des jeunes filles. Or, il advient que cet officier reprend la mer deux mois après les noces. Il demeure absent pendant cinq années, et, quand il rentre dans son foyer, il y trouve trois petits enfants «que Dieu lui avait envoyés pour le dédommager de son exil». «Je suis étonnée, ajoute Pierre de Coulevain, de n'en avoir pas mis une demi-douzaine, tant que j'y étais». Et voilà comment, à quinze ans, l'auteur du Roman merveilleux comprenait le romanesque conjugal.

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Le Roman merveilleux, c'est le Roman de la Vie, la vie dans toutes ses réalités «terriennes», dans toutes ses manifestations de joie ou de deuil, dans tous ses élans vers l'idéal. Ce livre est un véritable essai philosophique. Les proportions en sont vastes, ambitieuses, certes, et faites, avoue son auteur, pour décourager une simple romancière. Il ne s'agit de rien moins, en effet, que de nous donner une révélation des buts de la vie, de nous expliquer les religions, l'amour, la mort, avec des incursions dans le domaine des arts, des sciences et des lettres. Tout cela est beaucoup pour une seule femme, voire pour une experte moraliste. On sent la pensée qui se raidit à se rompre et le style qui se tend avec la pensée. Ce n'est plus la conversation charmante et familière de Sur la Branche ou de l'Ile inconnue. Le dialogue devient monologue et la causerie prend des allures de conférence.

... Tout concourt dans l'univers à une oeuvre divine, et nous sommes, nous, les Terriens, les ouvriers admirables de cette oeuvre. Tout en poursuivant nos chimères qui sont nos destinées, nous travaillons à l'oeuvre divine. Notre libre arbitre n'existe pas et voici l'une des preuves, au moins ingénieuse, qui nous est donnée:

«Vous n'ignorez pas l'influence de la température sur l'homme, sur sa santé, sur ses actes, sur sa pensée même; essayez donc de faire monter ou descendre le baromètre, ou le thermomètre. Les deux petits instruments enregistrent des forces devant lesquelles tout le genre humain est impuissant, ils devraient suffire à nous démontrer l'inanité du libre arbitre.»

Nos défauts et nos qualités, nos vices et nos vertus sont autant de «forces psychiques». «Ce sont les cartes avec lesquelles se joue le jeu de la vie. Il y en a qui sont de gros atouts, il y en a qui font gagner la partie, il y en a qui la font perdre, et elles sont toutes nécessaires.» Ce déterminisme, d'ailleurs, selon Pierre de Coulevain, ne doit pas être confondu avec le fatalisme. Nous ne sommes point créés pour nous croiser les bras. Nous vivons «pour faire quelque chose», ou du mal ou du bien. Oui, mais alors où est la justice divine? «Dans la grâce d'état qui aide le malheureux à supporter sa peine, dans les forces qui le pénètrent, dans les réincarnations qui l'attendent.» Jansénisme, spiritisme, métempsychose. Tout cela un peu brouillé, confus, contradictoire même, mais où l'on sent la volonté convaincue de nous intéresser à la grande oeuvre où nous jouons notre rôle, de nous faire accepter nos peines, utiles à cette oeuvre, et de nous imposer l'indulgence pour les défaillances humaines. Le Roman merveilleux est un livre de sérénité. Il mêle son parfum au grand souffle d'optimisme que, avec des pensées et des expressions tellement différentes, les Bergson, les Maeterlinck, les Jean Pinot, ont mis dans notre littérature d'idées.

En achevant ce livre qui l'avait épuisée, et au moment où elle pensait aller se reposer à Rome, Pierre de Coulevain fut saisie de funèbres pressentiments: «Je sais, écrivait-elle, combien s'est aminci le fil de ma vie... il me semble que, par moment, j'entends ricaner la sinistre ouvrière du destin, celle qui doit le couper... Oh! l'horrible femme! Elle trouve sans doute qu'elle a été bien gentille de tarder si longtemps... mais quitter la vie, alors que je la vois si immense, belle d'une immortelle beauté, c'est dur! Le courage me viendra. Si c'est à Rome que je dois succomber...»

Pierre de Coulevain devait recevoir à Lausanne même, près de son cher Léman, la visite immédiate de la sinistre, de l'horrible femme... Pierre de Coule van est morte avant d'avoir pu faire le voyage de Rome. Albéric Cahuet.

LA QUESTION DE LONGWOOD