Une automobile les emmena tous deux, avec un docteur, vers Champigny et, quand M. Marcel Habert eut prononcé le discours qu'il avait préparé, M. Paul Déroulède, faisant rabattre la capote de l'auto, se leva, dans un effort de suprême volonté, et à l'assistance, silencieuse comme au prône, adressa une allocution où il salua tour à tour les recrues et les citoyens de Saverne, hier si indignement insultés, et «notre jeunesse qui, de ce côté-ci des Vosges, a si ardemment accepté la loi de trois ans, est venue se ranger si vaillamment sous les drapeaux de la France», affirmant pour les uns comme pour les autres son admiration et sa gratitude.

LES MANNESMANN ET L'ESPAGNE

Les journaux madrilènes--la Epoca entre autres--à propos d'un incident qui vient de causer quelque émotion en Espagne, remettent au jour un article paru dans L'Illustration du 15 juillet 1911, dont l'importance les avait frappés. Cet article révélait, précisait le rôle qu'avaient joué, dans «le coup d'Agadir», les frères Mannesmann, ces agents zélés, au Maroc, de l'impérialisme germanique.

Car, après avoir si bien réussi à nous créer les ennuis graves qu'on n'a pas oubliés, les Mannesmann viennent de transporter sur d'autres champs leur dévorante activité. Le Souss ayant échappé, en partie, du moins, espérons-le, à leurs âpres convoitises, ils se sont tournés vers l'Espagne et la zone qui lui est dévolue, présidios, Gharb et Rif surtout. Leurs premiers travaux d'approche remontent à quelque temps déjà; mais la présence de l'un d'eux, M. Reinhardt Mannessmann, à Madrid, où son escorte marocaine, véritable garde du corps en turban et selham, fait sensation; des démarches qu'il a tentées auprès du gouvernement, certaines campagnes de presse, ont inquiété l'amour-propre espagnol et excité ses légitimes susceptibilités.

Le projet des frères Mannessmann, tel qu'il ressort des détails publiés par l'Imparcial et plusieurs autres organes, ne tendrait à rien moins qu'à la création d'une sorte de compagnie à charte, analogue à celle qui valut à l'Angleterre la possession du Transvaal, chargée uniquement de pacifier et d'organiser la zone espagnole du Maroc. Dans ce but, les Mannessmann se sont assuré le concours du chérif Raïssouli, l'ancien gouverneur du Gharb, l'ancien ami des Espagnols, qui aurait le commandement d'une véritable armée indigène. En fait, ce projet aboutirait à la mainmise des entreprenants spéculateurs allemands sur le Gharb et le Rif, d'où les troupes espagnoles seraient retirées.

Il serait trop long, si intéressant que soit le sujet, d'entrer dans le détail de cette combinaison, et des expédients employés par MM. Mannessmann frères pour la faire aboutir. On comprend, de reste, à quel point cette audacieuse tentative a blessé l'orgueil espagnol, si chatouilleux. C'est un projet qu'aucun gouvernement, à Madrid, ne saurait même discuter sans se perdre à tout jamais dans l'opinion.

M. Reinhardt Mannessmann et son escorte marocaine en
excursion près de Madrid.
--Phot. du Nuevo Mundo.

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