Au dire des Allemands, Bruxelles était allemand.

A partir de ce moment, tandis que les aéroplanes qui volaient sur la ville faisaient des signaux à l'aide de leurs fusées lumineuses, le fleuve d'ennemi commença de couler par la chaussée de Louvain, le boulevard Bischoffsheim, le boulevard du Jardin-Botanique et le boulevard d'Anvers. Deux autres bras empruntaient des routes à l'Est de Bruxelles.

Il y avait de la cavalerie, de l'infanterie, de l'artillerie, des mitrailleuses, des projecteurs, des chariots de télégraphie; surtout, il y avait d'inimaginables, d'indescriptibles processions de voitures,--ambulances, caissons de munitions, wagons de déménagements, chars à bancs, chars de betteraves, breaks, calèches, tonneaux, victoria... (Je n'invente pas!) Cela donnait l'impression d'un formidable déplacement de romanichels, et ce qui s'accumulait dans tant de voitures disparates n'était pas fait pour modifier cette idée. Un landau était chargé de foin, de cages de lapins et de pigeons voyageurs, d'un mouton vivant aux pattes liées et de chaises de cuisine au dossier coupé. Une élégante charrette anglaise portait des sous-officiers et des paniers de vin; un superbe saint-germain, un des plus beaux, vraiment, que j'aie jamais vus, était attaché par une grosse corde à l'essieu de la voiture... Il y avait beaucoup de chiens dans le convoi, chiens de berger, terriers, colleys, griffons de chasse, qui suivaient en tirant sur leur laisse, encore inaccoutumés au voyage. Ils ne venaient pas de loin, les malheureux, et leur sort devait être court: les Allemands sont friands de leur viande. Mais ce qu'il y avait, surtout, c'étaient des chevaux, des chevaux en quantité, de toutes les tailles, de toutes les couleurs, des chevaux réquisitionnés ou volés, tous les chevaux qu'ils avaient rencontrés.

Le fanion blanc improvisé par la municipalité de
Bruxelles, pour entrer en pourparlers avec
l'état-major allemand.

Cela dura trois jours et trois nuits, avec des arrêts subits, qui se prolongeaient parfois des heures pendant lesquelles on faisait bavarder les soldats.

Quelques-uns étaient sûrs de se trouver sur la route de la victoire. Un homme du 74e me dit:

--Nous sommes quinze millions!

En me voyant sourire, il eut un accès de colère et appela un de ses camarades.

--Combien sommes-nous qui allons en France?