«Au moment, leur dit-il, où s'engage une bataille d'où dépend le salut du pays, il importe de rappeler à tous que le temps n'est plus de regarder en arrière; tous les efforts doivent être employés à attaquer... Une troupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer.»
--Voilà le vrai Joffre! s'écrie notre confrère Louis Latapie, attaché de longtemps à ce grand chef par la plus profonde et la plus respectueuse affection, et qui a publié de lui, ces jours derniers, dans la Liberté, un portrait «retouché», aussi vivant, aussi crâne que tous ceux qu'on en avait donnés jusqu'ici étaient impavides et figés, et autrement séduisant pour nos âmes françaises, éprises avant tout de l'offensive et toujours prêtes à bondir en avant.
Oui, voilà le vrai Joffre: croyons-en fermement ce témoin de toute sa vie.
D'ailleurs, observez bien, dans la nerveuse esquisse peinte que nous reproduisons, ce menton volontaire, énergique, et cet oeil, surtout, cet oeil calme, mais résolu, et non dépourvu de malice, cet oeil pénétrant derrière lequel semble se préparer un bon tour... Attendre, sans doute, s'il est nécessaire,--guetter son heure; reculer, mais, comme dit le peuple, pour mieux sauter. Et puis, rappelez-vous, d'autre part, le passé, qu'on semble avoir un peu trop oublié, de cet homme, toute sa vie d'action ardente, les Pescadores avec Courbet; le Soudan et les travaux du chemin de fer de Kayes au Niger; puis la marche vers Tombouctou, au secours des débris de la colonne Bonnier, l'occupation et l'organisation de la Ville Mystérieuse; Madagascar, enfin... tant d'oeuvres, tant de postes où se révéla le chef de grande race abondant en ressources.
Mais quel champ inouï, effrayant aussi, s'ouvre aujourd'hui devant cette activité, devant cette intelligence! Et quelles responsabilités, en présence desquelles une âme de trempe moyenne se sentirait défaillir!
Des millions d'hommes aux prises, de part et d'autres, assaillants et défenseurs; une bataille engagée sur des lieues et des lieues, et qu'il faut suivre heure par heure,--suivre et conduire, renforçant tel point faible, dégarnissant cet autre d'un contingent superflu, déterminant ici ou là une poussée décisive qui emportera la position chèrement conquise;... cela et tant de préoccupations encore, ravitaillement en munitions et en vivres, haute direction de tous les convois... tant de détails, enfin, qui ne viennent pas même à l'esprit du profane. Non, jamais nous n'imaginerons la fièvre qui doit régner, d'une aube à l'autre, dans le bureau improvisé d'où se manoeuvrent les pièces vivantes du formidable échiquier, ni l'écrasant labeur, ni la lucidité d'esprit, ni les ressources d'énergie intellectuelle et physique que peut bien exiger de celui qui l'assume un si lourd et si glorieux rôle. Il nous suffit de savoir que le général Joffre n'en est point accablé d'esprit ni de corps.
Méthodiquement il y fait face, soumis par sa volonté à une sévère hygiène morale et corporelle. Debout à l'aube, le généralissime reprend dès six heures la rude tâche. A dix heures chaque soir, par raison encore, il se met au lit, et ceux qui l'approchent, ceux qui le servent avec un dévouement dont l'affection et l'enthousiasme centuplent l'énergie, affirment que le grand Condé même, à la veille de Rocroy, ne reposa pas plus paisiblement qu'il ne fait chaque nuit.
Et ils admirent, autant qu'ils l'aiment, cette grande force équilibrée, disciplinée, cette force indomptable à laquelle la Patrie confiante a remis la sauvegarde de ses destinées.
Gustave Babin.