Lorsque, dès mon retour à Bruxelles, je fis part de la rencontre que j'avais faite, on me répondit qu'il ne s'agissait que de petites infiltrations d'ennemis et qu'au surplus on prenait les précautions que la situation commandait.

En effet, depuis le matin, les gardes civiques faisaient des tranchées et posaient des ronces artificielles aux portes de la ville. Le pont du canal de Charleroi était barré par deux lignes de tombereaux. Tous les «soldats du dimanche» travaillaient avec le même entrain, et les chemises fines se plaquaient sur les épaules en sueur.

A 9 heures du soir, on travaillait encore.

Les cafés devaient fermer à minuit; on y commentait l'affiche du bourgmestre invitant les possesseurs d'armes à les déposer sans retard dans les bureaux de police de leur quartier.

A 10 heures du soir, un coup de clairon éclata place de la Bourse. Les gardes civiques accoururent, formèrent les rangs, se mirent en route.... On ne devait plus les revoir. A minuit on dirigeait le premier ban sur Gand et l'on désarmait le deuxième, qui était renvoyé dans ses foyers.

A 6 heures du matin, un Taube se promenait au-dessus de la ville, tandis que, très loin, le canon tonnait vers le Nord-Ouest; à 8 heures, on me signalait que des Allemands avaient été rencontrés à 5 kilomètres de Bruxelles. Cependant, les journaux paraissent: ils affirmaient qu'il n'y avait rien à craindre, que les ennemis ne pénétreraient pas de si tôt dans les faubourgs, que des «mesures» avaient été prises...

Je songeai aux petits terrassements qu'avaient exécutés, avec tant de coeur, les gardes civiques, et je me représentai une division se heurtant à ces taupinières... Je décidai donc de regagner Paris, pour ne pas risquer d'être inutilement enfermé dans Bruxelles.

A 11 heures, mon train s'ébranla; à une heure et demie, il me ramenait à mon point de départ.

A 2 h. 10 minutes, une berline grise débarquait deux officiers à l'hôtel de ville!

Je la reverrai toute ma vie, cette automobile, comme, toute ma vie, je reverrai le spectacle qui suivit!