Voilà les vieilles portes poussées sans bruit. L’humble troupeau des fidèles, des brebis noires, s’écoule entre les masures, le long des ruelles, dans l’obscurité profonde et inoffensive. On reconnaît le pas menu des enfants. Des bœufs attardés que l’on croise rentrent tout seuls à l’étable en vous frôlant de leur corne avec une adroite sagesse. Rocailleux comme le lit d’un torrent à sec, l’étroit chemin, qui descend un peu, conduit au seuil usé de l’église. Elle est un gouffre d’ombre que la pointe de trois lampes suspendues pique de trois trous d’épingle... Le groupe des hommes et des femmes que l’on ne voit pas se devine au long des chaises rangées... La cloche s’est tue. Le curé, dont le surplis fait une tache de blancheur, sort tout à coup des boiseries comme d’une cachette, traverse la nef, allume deux candélabres sur l’autel de la Vierge, à une chapelle latérale, puis il va s’agenouiller à son banc, dans le chœur toujours ténébreux, et on ne distingue plus que les cheveux blancs de sa tête inclinée qu’éclaire un bout de cierge collé sur le dossier de la stalle, derrière lui... La prière commence... La récitation du chapelet. Les voix sont en marche... Pendant de longues minutes les Pater noster et les Ave Maria se suivent... défilent, prennent le grand chemin, vont où on les envoie, avec une impressionnante et sûre régularité, comme sur les autres routes, à des centaines de lieues de cet asile, se succèdent et passent les sections, les compagnies, les régiments, tous les grains d’hommes soudés les uns aux autres, qui par d’indestructibles et solides dizaines font le rosaire des armées.

Et brusquement les voix s’arrêtent. La sublime monotonie expire et se noie dans un abîme de pensées qui flottent... qui s’en vont... là-bas dans les grands espaces noirs où sont répandus les combattants, les blessés, les morts qu’on ne sait pas... et puis là-haut aux autres frontières du Royaume où nous avons situé le bonheur futur et le rassemblement de ceux que nous aimons.

Le prêtre a soufflé le cierge de cire qui le veillait dans sa stalle. Les flambeaux de l’autel, un par un, sont étouffés par le lent éteignoir qui paraît reprendre leur flamme. Les petits sortent les premiers, dans un bruit de sac de noix que font leurs souliers sur les dalles. Les gens suivent. Le bénitier... La main qui s’élève... Au nom du Père... La cloche tinte à nouveau dans la tour, et c’est une enfant de seize ans qui sonne... Quand elle tire à fond la corde elle est si courbée en deux que son visage atteint presque le sol. Une fillette l’attend, assise sur le brancard funèbre où l’on a peint un crâne qui rit de tout au milieu d’un semis de larmes.

Maintenant, dehors, c’est la nuit complète, plus certaine, et toujours aussi suave au front qu’elle caresse. Les mêmes rustiques fantômes passent, s’évanouissent. D’autres bœufs graves se rencontrent dont la prunelle a la blancheur du lait. De quelle crèche est sorti cet âne immobile qui songe en travers du chemin, et qu’il faut contourner? La cloche tinte encore, mais mal, avec des temps d’arrêt. Elle a l’air de dire: «Allez! J’ai fini! Rentrez chez vous...»

Rentrer chez soi!... Quelle douceur! Qu’il fait bon d’aller se coucher après qu’on était à genoux! Mais qu’il est triste—et consolant aussi—de penser sans relâche aux soldats glorieux pour lesquels tous les soirs, dans des quantités de villages pareils à celui-ci, on prie à voix basse, comme à tâtons, avec une ardente ferveur, au fond d’une église obscure et debout encore...!

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LES BÉQUILLES

On manque de béquilles pour les blessés... Comment faire?

Alors j’ai lu que des Lyonnais avaient eu une idée sublime. Ils ont été prendre à Fourvières les béquilles des ex-voto...

La poignante inspiration! Il faut la suivre et l’étendre à tous les sanctuaires où pendent par centaines de grappes, comme à de mystiques palmiers, les longs fruits de bois noir d’une si pénible beauté... Qu’on les arrache à leur inertie, à leur poussière! Voilà trop longtemps qu’ils sont là, ayant rempli d’ailleurs leur office et payé leur dette de reconnaissance. Décrochez donc ces lustres que les araignées comme d’une housse ont peu à peu enveloppés de leurs épaisses toiles! Des voûtes de tous les temples, de tous les célèbres lieux de pèlerinage, partout où entre des petits navires gréés et taillés au couteau par des marins échappés du naufrage ont été hissées des béquilles... ramenez-les... faites la sainte et magnifique rafle, abattez ces futaies, vendangez les chapelles, déboisez la grotte de Lourdes... La Vierge le permet et sera enchantée. Elle en recevra d’autres! Et je m’imagine que, munis de ce nouveau «matériel» précieux, privilégié, les blessés guériront plus vite et marcheront mieux après... Quelle aubaine! Des béquilles d’ex-voto! Des béquilles miraculeuses... qui ont déjà servi, qui ont été à la souffrance comme au feu et ont fait double campagne! Des béquilles bénites, tombées du ciel...! Ah! qu’elles seront les bienvenues et de quel cœur, vivant encore ou ayant cessé de battre... approuveront de loin ceux qui autrefois, après s’être appuyés et avoir traîné des mois ou des années sur elles, les ont—le jour de récompense où elles sont tombées—offertes à la Madone sans se douter qu’après eux, plus tard... en 1914... elles iraient soutenir d’autres éclopés, étayer d’autres blessés, des boiteux de la guerre, et les remettre d’aplomb sur le chemin de la victoire.