intéressés, qui suivent la marche prévue et fatale du grandiose destin. Et nous, dans une tranquillité d’âme instinctive et réfléchie qui parvient à dominer nos angoisses, nous n’avons nulle peine à faire crédit au Fabius en qui nous avons placé, comme en un lieu sûr, le trésor de nos espérances.
Oui, pour ma part, pas un matin, pas un soir, pas une heure, je ne commets le crime de douter du chef qui guide nos soldats, même si c’est dans la nuit, et si je ne vois pas le chemin qu’ils font. Qu’importe! Je sais le point de direction final. Il n’y en a qu’un. C’est là qu’aboutira, j’en ai l’indestructible foi, le tenace et long effort de bronze dont est capable Joffre, autant qu’il le faudra, sans oscillations, sans arrêt, sans limite.
Je n’ai besoin que de me remettre devant les yeux l’inoubliable image du travailleur entrevu, cet air d’éternelle insomnie, triomphe de la volonté, ce visage de méditation, ce front derrière lequel tout se mobilise et se concentre, en un mot ce personnage de puissance et de simplicité, de sacrifice et de dévouement, d’orgueil patriotique et d’abnégation personnelle, pour être tout de suite fortifié, mis en état de défense, retranché dans mes plus grands souhaits, et pour me dire que «l’organisateur» est là, qui fera ce qu’il faut. Quand je suis tenté—car on a des crises de faiblesse—de me laisser surprendre par les patrouilles des vaines alarmes qui sans cesse rôdent autour de nous, alors je m’échappe, je cours du côté du grand chef… je le rejoins au galop de ma pensée… j’essaie de vivre près de lui, dans le rayon de son apaisement, au foyer même de son activité imperturbable et souveraine.
Après que je me le suis représenté pâlissant pendant des années sur des tables, noircissant les planchettes par centaines, possédant la topographie de la France et de l’Allemagne comme pas un, sachant à fond l’anatomie des éternels champs de bataille, ainsi qu’un médecin pour qui l’organisme de l’être humain n’a plus de secrets, ayant obtenu la science du joueur consommé prêt à s’asseoir devant l’échiquier où se gagnent les parties décisives… je me plais, l’arrachant à cette austère existence d’isolement et de prodigieux labeur, à regarder le généralissime dans la vie multiple, bouillonnante, épique—et pourtant toujours asservie aux rigueurs de la règle et de la méthode—où il est aujourd’hui lancé à corps perdu et restant maître de lui-même. Son ubiquité me confond. Partout sa présence m’est signalée. Ici, monté sur un fort cheval comme il en fallait un à Du Guesclin, il reconnaît des positions à la lisière d’un bois… Là… dans une pièce close, entouré de ses officiers déférents et debout, il est penché sur la carte, au fracas de la canonnade, avec le téléphone collé aux oreilles… A la quatrième vitesse de l’auto qui l’emporte, c’est lui qui file et disparaît là-bas, au loin de cette grande route, reprise hier par son ordre, et de chaque côté de laquelle les morts lui présentent encore à terre les armes… qu’ils n’ont pas lâchées… Ou bien il traverse une salle d’ambulance adressant au passage à d’irrémédiables mutilés un de ces mots simples et tonifiants qui tombent sur leur fièvre avec la fraîcheur d’une croix sur une blessure… Ou bien il songe en quelque ferme aux vitres brisées, avec des poules dans les jambes et un pauvre chien perdu qui flaire sa botte. Ou bien il est dans un train et bondit d’un point de la France à l’autre, en faisant sans sourciller des différences de 300 kilomètres… Ou bien il est à Paris… oui… quelquefois, rien qu’une heure…
Et déjà le voilà reparti… pour le front qui l’attire et l’aimante.
Songez, au milieu de tout cela… songez alors à l’emploi de sa journée, à son réveil, à son travail, à la tension de son cerveau, de toutes ses énergies nerveuses braquées vers la cible et domptées, à son endurance nécessaire, à la qualité de sa flamme égale et inextinguible, songez à ce qu’est pour lui le court sommeil occupé et haché, pendant lequel s’opère la cristallisation de l’attaque, et se précise le sens du «mouvement»… demandez-vous de quel béton, de quel inentamable ciment armé doit être faite son idée et construite sa résolution, sur quelle plate-forme doit reposer la pièce lourde d’une confiance qu’il traîne partout avec lui, quelle que soit la route et sans que jamais elle soit dételée et reste en arrière. Car il
est tenu de demeurer jusqu’au bout le ferme disciple de son plan, le croyant de sa détermination, du concept auquel il s’est arrêté. Pour cela il faut qu’il trouve, en plus, la force moins aisée de s’abstraire de tout ce qui n’est pas son but… qu’il ne regarde rien des choses d’en dessous et même d’à côté, qu’il se couvre d’une cuirasse d’indifférence, qu’il se détourne et se détache de ce qu’il voit, de ce qu’il entend et qui pourrait gêner la marche ou les évolutions du grand projet. Il sera donc en apparence étranger aux émotions qui remplissent par instant de tristesse et d’horreur les autres hommes, même les plus durs,… insensible aux villes qui s’écroulent, aux cathédrales qui s’embrasent, aux crimes, aux incendies, à tout ce qui révolte la vue, broie le cœur et déconcerte la raison… ne suivant au delà de la terrible nue
que la rouge étoile inclinée déjà aux frontières de l’avenir et piquée comme un petit drapeau dans la carte céleste de demain.
C’est seulement en de pareilles conditions qu’il puisera, dans une âme sereine et sublimée par le devoir, la pure et tranquille autorité de dire à une certaine heure sans trembler, ces mots définitifs: «Aujourd’hui se faire tuer sur place plutôt que de reculer. Le salut de la France en dépend.»
Et le plus magnifique est qu’en s’exprimant avec cette exigence redoutable il sait qu’on le croira parce qu’on le connaît, et que l’on obéira, sans marchander, en le prenant au mot. Cette docilité sublime et joyeuse des armées prouve la valeur du Chef qui a su l’obtenir et qui sait la garder.