Cependant, des têtes apparaissent çà et là, sortent des terriers pour voir qui arrive. Et elles n’ont rien de préhistorique, non plus que les

képis qui les coiffent: figures de soldats de chez nous, l’air bien portant et de belle humeur, l’air amusé de vivre là comme des lapins. Un sergent s’avance, aussi terreux qu’une taupe qui n’aurait pas eu le temps de faire sa toilette, mais il a une jolie expression jeune et gaie.—«Prenez donc deux ou trois hommes avec vous, lui dis-je, pour aller dévaliser mon auto qui est là-bas derrière ces arbres; vous y trouverez un millier de paquets de cigarettes et des journaux à images, que des Parisiens et des Parisiennes vous envoient, pour vous aider à passer le temps dans les tranchées.»—Quel dommage que je ne puisse pas rapporter, en remerciement aux aimables donateurs, tous les sourires de satisfaction avec lesquels sont accueillis leurs cadeaux!

Un ou deux kilomètres encore à faire à pied, pour arriver à la ligne de feu… Un vent glacé souffle des forêts d’en face, de plus en plus noyées dans des brumes noires, des forêts hostiles où gronde ce semblant d’orage. Il fait lugubre, au crépuscule, sur ce plateau des pauvres taupinières, et j’admire qu’ils puissent être si gais, nos chers soldats, au milieu de ces ambiances désolées.

(A suivre.)

Pierre Loti.

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SUR LE FRONT D’ALSACE ET DE LORRAINE


Le glacis de la défense française paraissait s’étendre de Belfort à Longwy; Belfort, Epinal, Toul, Nancy, semblaient les points les plus exposés qui devaient supporter dès le premier jour l’attaque de l’adversaire. Or il est paradoxal, mais vrai, de dire que les camps retranchés de Belfort, d’Epinal et de Toul n’ont pas encore reçu un seul coup de canon, et que Nancy n’a été bombardé que pendant quelques heures. Comment ces villes ont-elles été préservées de toute attaque et quelle est la situation de ces départements, c’est ce qu’une mission dans l’Est vient de me permettre d’observer.

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