Dans le train de blessés, le père D... a retrouvé sa bonne humeur:

—Une fracture, les gars! une simple fracture! Le sang est bon. D’ici vingt jours, tout ça sera raccommodé. Comme adjudant, plus de fusil à porter. J’aurai quand même plaisir à en descendre encore quelques-uns. La musique des «boîtes à singe» et du «moulin à café» commence à me manquer!

En style de guerre 1914 on désigne sous ces vocables l’obus et la mitrailleuse.

A chaque station, le père D... baise galamment les mains des demoiselles de la Croix-Rouge qui lui offrent de bonnes choses... Mais une ombre passe sur son visage... Il soulève son képi et grattant, de son geste familier, cette dure caboche auvergnate que les obus allemands n’ont pu entamer:

—Tout de même, qu’est-ce que va dire ma femme quand je rentrerai à la maison?...

Dans l’hôpital où est maintenant le père D... se trouve un autre engagé volontaire, mais de la plus jeune génération, celui-là. Il n’a que dix-sept ans. On appelle l’un le «vieux», et l’autre le «gosse». Ce «gosse», enfant de Lorraine, a aussi quelques exploits à son actif. Un Prussien qui avait réussi, un jour, à gagner nos lignes afin de se faire capturer, assura que nombre de ses camarades l’imiteraient volontiers. Le gamin, qui parle l’allemand, s’offrit pour l’accompagner jusqu’à la tranchée d’où il s’était échappé. Au crépuscule, le plan fut exécuté. Devant la tranchée que nul officier ne surveillait à cet instant, Français et Allemand vantèrent les charmes de la captivité. Plus de coups de schlague, une bonne nourriture, finie la corvée! Dix-huit lâches se laissèrent convaincre et abandonnèrent leur poste pour les suivre... Le cortège désarmé se mit en marche... Mais bientôt les autres Allemands, revenus de leur surprise, ouvraient le feu... Une batterie entra même en action:

—Je franchissais nos lignes avec mes dix-huit prisonniers et mon guide, raconte le «gosse», quand j’entendis siffler un obus. J’ai trop d’expérience pour ne point connaître à l’avance où un obus va tomber. Celui-là nous arrivait en plein dessus. Alors, je poussai brusquement mon guide devant moi... Pfuitt! Boum! C’était un bon diable, ce Boche... Il m’avait été utile... Mais que voulez-vous? Il a tout pris!

Lui en fut quitte pour une forte contusion. A l’hôpital, les majors, le voyant surmené, voulurent le rendre pour un mois aux jupes de sa mère. Mais le «gosse» n’entendit pas de cette oreille. Dans quelques jours, avec le «vieux», il retournera au front.