[Note 94: Il est d'usage dans l'Orient que les courtisanes donnent ou plutôt vendent ainsi leur filles pour un mariage temporaire au moment où elles deviennent nubiles. Sur la côte de Coromandel, dans les villes anglaises et françaises, les femmes des pariahs vendent ainsi leurs filles au moment de la puberté, le prix varie de 50 à 100 francs; l'acheteur les garde aussi longtemps qu'il le veut. Le plus souvent c'est un capitaine au long cours qui fait un court séjour; quelquefois c'est un célibataire fixé dans le pays et auquel la femme donne des enfants et s'attache.]

[Note 95: Sans doute la fille d'un domestique indigène, née dans la maison et adoptée. En général, en Orient, le mariage affranchit une jeune fille; en Chine, le maître a l'obligation de la marier quand le moment est venu.]

CONCLUSION

I.—ÉROTISME SACRÉ CHEZ LES HINDOUS, LES GRECS ET LES SÉMITES

La connaissance de l'oeuvre de Vatsyayana permettra de classer sûrement les poèmes hindous que les uns considèrent comme mystiques et les autres comme purement érotiques. Le modèle le plus parfait de ces écrits est le Gita Govinda ou le Chant du Berger, par Jahadéva. Chose remarquable, on y retrouve l'application des règles tracées par notre auteur. La confidente de Radha déploie les qualités exigées des intermédiaires et des messagers d'amour, et agit suivant les principes du titre X, rôle de l'Entremetteuse. De même Radha se comporte comme il est dit au sujet des disputes entre amants et des raccommodements au chapitre VI du titre III, et au chapitre III du titre XI. Il n'y a pas jusqu'aux points tracés par les dents (chapitre III du titre III) qui ne se voient dans le poème. Cette remarque historique et l'abondance des images naturalistes dans le Gita Govinda, à l'exclusion des comparaisons empruntées à la nature morale qui se lisent fréquemment dans le Ramayana, ne peuvent laisser aucun doute sur son caractère exclusivement érotique; c'est, plutôt que du mysticisme, un érotisme sacré destiné à faire du dieu le favori, l'idole d'un peuple sensualiste; c'est évidemment le caractère de toute la poésie krishnaïste; et comme, dans l'Inde, la poésie se confond avec la doctrine et avec le culte, on peut déjà en tirer une conséquence essentielle sur la nature du krishnaïsme: celle-ci est évidemment tout l'opposé du bouddhisme, son frère ennemi, et plus encore du christianisme qui sous le rapport des moeurs, a gardé la tradition sémitique conforme à la sévérité mazdéenne. Cette considération conduit à une autre conséquence, c'est qu'il est presque superflu de discuter sur la priorité des deux religions krishnaïque et chrétienne, comme l'ont fait Jacolliot et Mgr Laouénan, puisque ces deux religions différent radicalement pour le fond de la doctrine, pour les moeurs de leurs adeptes et pour la vie et les exemples de leurs fondateurs. C'est là un point de la plus haute importance et qui nous conduit à donner comme complément obligé de notre travail une traduction des chants de Jahadéva. Pour continuer notre comparaison de la morale des Brahmes avec celle des Payens et des Mazdéens ou Sémites, nous y ajouterons un parallèle du chant du Gita Govinda avec le récit poétique de la Mort d'Adonis et avec le Cantique des Cantiques. Indiquer les contrastes entre les poésies sacrées correspondantes des trois races est le meilleur moyen de faire ressortir les différences entre leurs génies, leurs tempéraments et leurs tendances.

Ce qui domine dans le Gita Govinda, c'est le naturalisme, la grâce et la grandeur, voire même l'exubérance des images; c'est le reflet d'un climat et d'une contrée où les règnes végétal et animal sont tout puissants. C'est l'absence presque complète de spiritualisme et même d'idéalisme. Sous ce dernier rapport la poésie du Gita Govinda est inférieure à celle des Védas. On y sent l'abaissement du génie aryen déjà alourdi par l'action séculaire du climat torride de l'Inde et abatardi par les compromissions matérialistes et idolâtriques des brahmes aryens avec les indigènes de civilisations inférieures. La grande physiolâtrie des Védas est altérée au point d'être méconnaissable. Le rôle honorable de la femme dans la famille aryenne primitive s'est perdu, elle n'est plus que l'instrument du plaisir. C'est le rôle de Radha clans ses rapports avec Govinda; celui-ci est en réalité le seul héros du poème; tout s'y rapporte à lui, à son plaisir, à sa glorification.

C'est jusqu'à un certain point l'inverse dans l'érotisme sacré des Grecs. Les mythes de Psyché et d'Adonis exaltent plutôt les déesses, reines de la beauté. Le culte d'Adonis n'est qu'une partie, un épisode de celui de Vénus. Il devait être double en raison de sa provenance syrienne, car les Assyriens confondaient dans leur adoration les énergies mâle et femelle et quelquefois donnaient la prééminence à la dernière. De là l'union de Vénus et d'Adonis dans des hymnes mythologiques où les Grecs ont apporté leur idéal de grâce et de légèreté. Ces qualités du génie aryen sont le charme du petit poème de Bion, comme en général de toute la littérature grecque.

La littérature sémitique a un caractère tout différent. Ce qui y domine, c'est la beauté morale et la conception sévère. Sans doute elle emprunte de fortes images à la grande nature, aux montagnes, aux fleuves, à la mer, au ciel; mais son idéal est plutôt la justice, la bienfaisance, la sagesse, Dieu; ce qui, malgré un patriotisme exclusif et même haineux, fait la supériorité de sa poésie, même sur les Védas. Ses principales qualités sont la sobriété, la vigueur et la passion. Elles se trouvent jusque dans le Cantique des Cantiques, le seul poème érotique des Sémites. Contrairement à ce qui a lieu pour le Gita Govinda et l'Hymne à Adonis, ce poème est l'exaltation d'une femme. Et, bien que par ses termes elle ne se lie en rien à la religion et qu'elle soit plus réellement passionnée que le poème indien et le poème grec, cette composition est tellement chaste par l'expression qu'on a pu, sans parti pris, la prendre pour un entretien mystique de Salomon avec la sagesse, ou du Christ avec l'Église.

A la suite de ces appréciations nous donnons les traductions du Gita Govinda, de l'Hymne à Adonis et du Cantique des Cantiques. Après les avoir lus, on pourra se reporter à ces réflexions préliminaires pour en vérifier la justesse et peut-être même pour en étendre la portée.

II.—GITA GOVINDA (LE CHANT DU BERGER), POÈME DE DJAYADÉVA