Jaime s’impatienta:

—Pourquoi tant de mystères?... Parle!

Le Capellanét se décida à faire part de ses soupçons à Jaime:

—Le forgeron peut entreprendre tout ce qu’il voudra contre vous, don Jaime. Il peut, embusqué sous les tamaris, vous attendre au pied de la tour et vous tuer d’un coup de fusil... les soupçons se porteront immédiatement sur le Cantó, car tout le monde se rappelle ce qui s’est passé à la métairie et ses serments de vengeance. En agissant ainsi, et en ayant soin de se préparer un alibi, en se transportant à toute vitesse sur un point très éloigné d’ici, où tout le monde pourra le voir, il lui sera facile de se venger de vous impunément.

—Ah! s’écria Febrer en fronçant le sourcil, comme s’il venait de comprendre toute l’importance de ces paroles.

Le Capellanét, satisfait de la perspicacité dont il venait de faire montre, continua ses sages avis. Don Jaime devait se montrer plus prudent, fermer avec soin la porte de la tour et ne tenir aucun compte, la nuit venue, des cris qui retentiraient au dehors. Certainement, le vérro, pour le faire sortir de chez lui dans l’obscurité, lancerait des appels de défi, des cris de provocation.

—Même si l’on vous appelle, pendant la nuit, faites le mort, don Jaime, croyez-moi. Je connais le procédé, ajouta le Capellanét avec l’assurance d’un vérro endurci. Il poussera de grands cris, tout en restant invisible, caché dans les buissons. Son fusil ou son pistolet sera tout armé et, si vous vous montrez, il vous enverra une balle dans la tête avant que vous ayez pu le découvrir. Ces conseils ne sont bons que pour la nuit. Le jour vous pouvez sortir sans crainte. D'ailleurs, je suis là, moi, Pepét, pour vous accompagner.

En disant ces mots, il se redressait avec une belliqueuse vanité qui faisait sourire Febrer. Il portait la main à sa ceinture, pour s’assurer que son couteau était bien à sa place, mais la mine moqueuse de Jaime lui causait une visible déception...

—Riez, señor, riez. Moquez-vous de moi, mais vous verrez bientôt que je suis bon à quelque chose... Rappelez-vous que je vous ai averti du péril! Il faut se méfier. Ce n’est pas pour rien que le Ferrer a manigancé le coup de la chanson.

Tout en disant ces mots, il jetait autour de lui des regards inquisiteurs, comme un chef qui prépare ses troupes à soutenir un long siège. Ses yeux se portèrent sur le fusil accroché au mur entre les coquillages.