Lorsqu’on avait rédigé l’acte de vente de Can Mallorquí, la tour n’avait pas été mentionnée, peut-être par oubli, tant elle ne pouvait servir à rien. Pép pouvait donc en faire ce que bon lui semblait, car lui, il ne retournerait jamais dans ces lieux, depuis longtemps oubliés. Comme le paysan parlait de l’indemniser, don Jaime l’arrêta d’un geste de grand seigneur. Puis il se mit à regarder la jeune fille. Elle était vraiment bien. On eût dit une demoiselle déguisée en paysanne. Là-bas, à Iviça, tous les jeunes gens devaient en être amoureux. Le père souriait, satisfait...

—Allons, petite, salue le señor... Comment dit-on?

Il lui parlait comme à une gamine. Elle, les yeux baissés, le sang au visage, saisit d’une main l’un des coins de son tablier, et murmura d’une voix tremblante:

—Votre servante, señor!...

Febrer mit un terme à l’entrevue en invitant Pép et ses enfants à se rendre chez lui. Il y avait longtemps que le paysan connaissait Mado Antonia. Elle serait heureuse de les voir. Ils prendraient leur repas avec elle, à la fortune du pot. Lui les reverrait le soir, à son retour de Valldemosa.

—Au revoir, Pép! au revoir, mes enfants!

Et de sa canne, il fit signe à un cocher, assis sur le siège d’une de ces voitures qu’on voit seulement à Majorque, véhicule très léger à quatre roues, égayé d’un dais de toile blanche.

II

Dès qu’il fut hors de Palma, dans la campagne où souriait le printemps, Febrer se reprocha la vie qu’il menait. Il y avait un an qu’il n’était pas sorti de la ville. Il passait ses après-midi dans les cafés du Borne, et ses soirées dans la salle de jeu du cercle.

Dire qu’il n’avait jamais l’idée de mettre le nez hors de Palma, pour contempler ces champs d’un vert tendre, où l’on entendait bruire les canaux d’irrigation; ce ciel d’un bleu si doux où flottaient de blancs nuages; ces collines d’un vert sombre, avec leurs petits moulins à vent, gesticulant au faîte; ces abruptes sierras couleur de rose, qui fermaient l’horizon; tout ce riant paysage qui avait valu à Majorque le nom d'Ile Fortunée, que lui décerna l’admiration des anciens navigateurs! Ah! il se promettait bien, lorsque son prochain mariage l’aurait enrichi, de racheter le beau domaine de Son Febrer, et d’y passer une partie de l’année, comme le faisaient ses pères, pour y mener à son tour la vie simple d’un gentilhomme, généreux et respecté!