IV
Lorsque Febrer se retrouva dans une chambre de Can Mallorquí, couché dans un lit en bois—peut-être le lit de Margalida—il comprit ce qui s’était passé.
Il avait pu, avec l’aide de Pép et de son fils, qui le soutenaient chacun d’un côté, se traîner jusqu’à la ferme, tandis que deux petites mains douces maintenaient sa tête vacillante. Vaguement, il se remémorait tout cela; c’étaient des impressions presque irréelles, tenant du rêve, semblables à la confuse mémoire que l’on conserve des faits de la veille, après un jour d’ébriété.
Il se souvenait que son front, pris d’une mortelle faiblesse, avait dû chercher un appui sur l’épaule de Pép, qu’il avait senti ses forces l’abandonner comme si sa vie s’échappait de lui avec l’écoulement chaud et visqueux qui le chatouillait tout le long du dos et de la poitrine. Il se souvenait que, derrière lui, il avait entendu des gémissements désespérés, des paroles entrecoupées implorant l’assistance de toutes les puissances célestes. Et lui, malgré sa croissante faiblesse, malgré ses tempes qui battaient, malgré le bourdonnement qui annonçait l’évanouissement proche... il concentrait toute son énergie pour empêcher ses jambes de fléchir; péniblement, il avançait, pas à pas, avec la crainte de tomber pour toujours sur le chemin. Combien interminable lui avait paru la descente à Can Mallorquí!
Il avait éprouvé un inimaginable bien-être, quand, à la lueur apaisante de la lampe, on l’avait couché dans le lit aux draps frais. Ah! ne plus jamais quitter cette couche molle! Demeurer étendu ainsi jusqu’à la fin de ses jours!...
Du sang... Du sang partout! sur la veste et la chemise, tombées, comme des éponges imbibées, au pied du lit; sur les draps blancs, dans le seau d’eau où Pép trempait un linge pour laver le buste du blessé. A chaque vêtement de dessous qu’on arrachait à Jaime, une pluie fine de sang jaillissait autour de la place où il étaient collés, et des frissons parcouraient tout son corps.
Les femmes ne cessaient de se lamenter. La mère de Margalida, oubliant toute prudence, joignait les mains, levait les yeux au ciel avec une expression de folle terreur.
Febrer, à qui le repos avait rendu toute sa sérénité, s’étonnait de ces exclamations. Il se sentait bien; pourquoi les femmes s’alarmaient-elles ainsi? Margalida, silencieuse, les yeux encore agrandis par la frayeur, vaquait aux soins nécessaires, cherchant du linge, ouvrant des coffres sans bruit, mais avec les mouvements fébriles qu’inspire le danger.
Pép, les sourcils froncés, son brun visage, couvert d’une pâleur livide, s’occupait du blessé tout en donnant des ordres brefs: «De la charpie! Beaucoup de charpie! Silence! A quoi bon tant de cris et de lamentations! Toi, femme, soutiens la tête du señor et aide-moi à le tourner sur le coté, pour que je puisse laver le dos comme la poitrine.»
Dans sa jeunesse, le pacifique Pép avait vu des drames plus tragiques, et il s’entendait à panser les blessures.