Le juge était venu de la ville, avec sa canne à glands, ainsi que l’officier de gendarmerie et deux messieurs porteurs de papiers et d’encriers, escortés de tricornes et de fusils. Ces personnages omnipotents, après s'être reposés à Can Mallorquí, étaient montés jusqu’à la tour, inspectant tout, regardant, mesurant, parcourant le terrain et forçant le Capellanét à s’étendre à la place où l’on avait trouvé le corps de don Jaime et à se placer dans la même posture. Avec l’assentiment du juge, des voisins compatissants avaient emporté le corps du Ferrer jusqu’au cimetière de San José. Et le cortège imposant des autorités était alors redescendu à la ferme, afin d’interroger le blessé. Mais il fut impossible de lui arracher une parole. Le señor dormait et, quand on l’eut réveillé, il regarda tout ce monde avec des yeux vagues, inconscients, que tout aussitôt il referma.
—Vraiment, vous ne vous souvenez de rien de tout cela, don Jaime? Ces messieurs, ont alors déclaré qu’ils reprendraient leur interrogatoire quand vous seriez guéri. Il n’y a rien à craindre. Tous les honnêtes gens et tous ceux de la justice sont pour nous en cette affaire. Chacun a dit la vérité. Le vérro s’était rendu à deux reprises, la nuit, devant la tour pour provoquer le señor majorquin, et le señor s’était défendu. Certainement, don Jaime n’a rien à craindre. Je l’affirme, moi qui suis au courant des choses de justice. Cas de légitime défense, don Jaime... Dans toute l'île, on ne parle que de l’événement. Il paraît qu’au casino et dans les cafés de la ville, tout le monde vous donne raison. On a même envoyé le récit de cette affaire à Palma, pour qu’il soit inséré dans les journaux. A cette heure-ci, vos amis de Majorque sont au courant de tout. Le procès sera vite jugé. Le seul que l’on ait arrêté et conduit à la prison d'Iviça, c’est le Cantó, à cause de ses menaces et de ses mensonges. Il essayait de faire croire que c’était lui qui était allé vous défier, il faisait l’éloge du vérro qu’il représentait comme une innocente victime. Mais il sera remis en liberté d’un moment à l’autre, dès que les juges seront las de ses mensonges et de ses fourberies.
Parfois, c’était la figure ridée de la femme de Pép qu’apercevait Jaime, en rouvrant les yeux. Elle était là, à côté du lit, se précipitant, dès qu’elle rencontrait le regard vitreux du malade, vers une petite table surchargée de tasses et de fioles. Sa tendresse pour Jaime se manifestait par un incessant désir de lui faire ingurgiter tous les liquides ordonnés par le médecin.
Quand c’était le doux visage de Margalida qu’apercevait Jaime à son réveil, il éprouvait aussitôt une sensation de bien-être qui l’aidait à demeurer plus longtemps lucide. Elle paraissait implorer miséricorde, avec ses pupilles humides sous les paupières cernées de bleu, qui faisaient deux taches sombres dans la pâleur délicate de son teint. Hésitante, elle s’approchait du lit, mais nulle rougeur ne venait animer ses joues, comme si, en ces circonstances, sa grande timidité passée se fût évanouie. Doucement, elle arrangeait les oreillers, rajustait les couvertures qu’avaient rejetées en tous sens les mouvements fébriles du malade. Elle lui donnait à boire et soutenait sa tête avec des gestes maternels.
Un jour le blessé saisit au passage une de ses mains, et longuement y appuya sa bouche. Margalida n’osa pas retirer sa main, mais elle détourna la tête, comme si elle voulait cacher les larmes qui gonflaient ses paupières. Puis, elle se mit à gémir douloureusement et Jaime crut l’entendre exprimer ses remords: «C'est ma faute! C'est à cause de moi!»
Mais l’effort qu’il venait de faire l’avait affaibli. Un nuage obscurcit sa vue. Il tomba dans un sommeil lourd, peuplé d’incohérentes hallucinations, de cauchemars qui lui arrachaient des cris d’angoisse. C'était le délire. Parfois, il s’éveillait pendant quelques instants, assez pour constater qu’il était étendu sur sa couche, que des bras puissants avaient saisi les siens et le maintenaient dans ses draps, d’où il s’efforçait de s’échapper.
Au cours de ces fugaces réveils, pareils à la rapide vision lumineuse d’un soupirail dans la noirceur d’un tunnel, il reconnaissait, penchés autour de lui, les visages amis de toute la famille de Can Mallorquí. Souvent aussi, c’était la bonne figure du médecin et, enfin, un jour il crut même apercevoir les favoris grisonnants et les yeux couleur d’huile de son ami Pablo Valls.
Parfois, tandis qu’il demeurait ainsi plongé vivant dans l’irréel, des phrases qui semblaient venir de très loin, parvenaient à son oreille: Pneumonie traumatique! Délire!...
Son cerveau, déséquilibré par la fièvre, semblait tourner, tourner, et ce mouvement éveillait en sa mémoire une image confuse, qui, jadis, avait bien souvent occupé sa pensée.
Il voyait une immense roue, énorme comme la sphère terrestre, dont la partie supérieure se perdait dans les nuages, tandis que l’inférieure s’enfonçait en d’infinis abîmes. La jante de cette roue était faite de chair humaine, de millions et de millions de créatures soudées les unes aux autres, qui agitaient leurs membres restés libres pour se convaincre de leur individualité, tandis que leurs corps demeuraient irrévocablement unis aux corps voisins. L'attention du malade était attirée par les rayons de la roue dont les formes et la matière étaient différentes. Les uns étaient faits avec des épées aux lames sanglantes, couvertes de guirlandes de laurier, symbole d’héroïsme; d’autres étaient formés de sceptres d’or, de bâtons de justice; d’autres étaient composés de rouleaux d’or, d’autres de crosses d’évêque ornées de pierres précieuses, symbole de divine autorité, depuis que les hommes sa réunirent en troupeau pour bêler, craintifs, en levant leurs yeux vers le ciel...