Soudain la roue disparut. Jaime vit passer devant lui un globe immense, bleuâtre, où se dessinaient des mers et des continents. C'était la Terre. Elle tournait aussi sur elle-même avec une monotonie désespérante, mais ce mouvement le plus visible était peu important. Celui qui avait vraiment de l’importance, c’était le mouvement de translation par lequel le globe terrestre était entraîné, comme d’ailleurs le soleil et le chœur des autres planètes, à travers l’infini, dans un éternel voyage, sans jamais passer par les mêmes lieux.
Ce n’était pas la roue fatale, la roue maudite, pensa Jaime, qui était l’image de la vie, c’était la Terre. De même que sur la terre se répétaient les jours et les saisons, de même dans l’histoire de l’humanité se répétaient les grandeurs et les ruines, mais il y avait une autre ressemblance bien plus significative; le mouvement qui entraînait la Terre à travers l’infini, figurait le progrès qui emportait l’humanité en avant... toujours en avant. La théorie qui proclamait l’éternelle recommencement des choses, était fausse.
Non, les morts ne pouvaient commander. Le monde dans sa course en avant, allait trop vite pour qu’ils réussissent à l’arrêter. Ils avaient beau se cramponner à sa surface, s’y maintenir même pendant des siècles; il arrivait un moment où ils devaient lâcher prise et tombaient dans le néant. Et le monde des vivants poursuivait sa carrière sans passer deux fois par le même point.
Jaime ne songea pas à se révolter dans une protestation suprême, au nom de ses anciennes idées. Maintenant il maudissait le symbole de la roue, il croyait que des écailles tombaient de ses yeux, que pour lui se renouvelait le miracle de saint Paul sur le chemin de Damas. Il contemplait une lumière nouvelle. Oui, l’homme était libre et pouvait échapper à l’emprise des morts, organiser sa vie selon ses désirs et rompre les liens de servitude qui l’enchaînaient à ces despotes invisibles.
Il cessa alors de rêver et se replongea dans le néant, avec la joie profonde et muette du travailleur qui se repose après une journée d’utile labeur. Quand après de longues heures il rouvrit les yeux, il rencontra ceux de Pablo Valls, fixés sur lui. Son ami lui tenait les deux mains et le regardait tendrement.
Jaime ne pouvait plus douter; ce qu’il voyait était bien une réalité. Il sentit cette odeur de tabac anglais, légèrement parfumée d’opium, qui semblait toujours flotter autour de Pablo...
Le capitaine se mit à rire, découvrant ses dents jaunies par le tabac.
—Ah! mon vieux! s’exclama-t-il, ça va, hein?... Partie, la maudite fièvre?... Allons, tout danger est conjuré. Les blessures sont en bonne voie de guérison. Tu dois sentir à l’intérieur une démangeaison de tous les diables! comme si l’on t’avait fourré des guêpes sous tes pansements... Ce n’est rien; c’est la poussée de la chair neuve qui produit cette cuisson.
Jaime se rendit compte de l’exactitude de ces paroles. Il éprouvait à l’endroit de ses blessures une rigidité qui tirait les chairs.
Valls devina une prière dans le regard curieux de son ami.