—Pourquoi n'irions-nous pas aussi en Europe?

Toutes ses amies y étaient allées, tandis qu'elle, fille de Français, n'avait pas encore vu Paris. Luisa appuya sa fille. Puisqu'ils étaient plus riches qu'Héléna, ils feraient aussi bonne figure qu'elle dans le vieux monde. Et Jules déclara gravement que, pour ses études, l'ancien continent valait beaucoup mieux que le nouveau: l'Amérique n'était pas le pays de la science.

Le père lui-même finit par se demander s'il ne ferait pas bien de revenir dans sa patrie. Après avoir été quarante ans dans les affaires, il avait le droit de prendre une retraite définitive. Il approchait de la soixantaine, et la rude vie de grand propriétaire rural l'avait beaucoup fatigué. Il s'imagina que le retour en Europe le rajeunirait et qu'il retrouverait là-bas ses vingt ans. Rien ne s'opposait à ce retour: car il y avait eu plusieurs amnisties pour les déserteurs. Au surplus, son cas personnel était couvert par la prescription. Il s'accoutuma donc insensiblement à l'idée de rentrer en France. Bref, en 1910, il loua sur un paquebot du Havre des cabines de grand luxe, traversa la mer avec les siens et s'installa à Paris dans une somptueuse maison de l'avenue Victor-Hugo.

A Paris, Marcel se sentit tout désorienté. Il n'y reconnaissait plus rien, se sentait étranger dans son propre pays, avait même quelque difficulté à en parler la langue. Il avait passé des années entières en Amérique sans prononcer un mot de français, et il s'était habitué à penser en espagnol. D'ailleurs il n'avait pas un seul ami français, et, lorsqu'il sortait, il se dirigeait machinalement vers les lieux où se réunissaient les Argentins. C'étaient les journaux argentins qu'il lisait de préférence, et, lorsqu'il rentrait chez lui, il ne pensait qu'à la hausse du prix des terrains dans la pampa, à l'abondance de la prochaine récolte et au cours des bestiaux. Cet homme dont la vie entière avait été si laborieuse, souffrait de son inaction et ne savait que faire de ses journées.

La coquetterie de Chichi le sauva. Le luxe ultra-moderne de l'appartement qu'ils occupaient parut froid et glacial à la jeune fille, qui engagea son père à y mettre un peu de variété. Le hasard les amena à l'Hôtel Drouot, où Marcel trouva l'occasion d'acheter à bon compte quelques jolis meubles. Ce premier succès l'allécha, et, comme il s'ennuyait à ne rien faire, il prit l'habitude d'assister à toutes les grandes ventes annoncées par les journaux. Bientôt sa fille et sa femme se plaignirent de l'inondation d'objets fastueux, mais inutiles, qui envahissaient le logis. Des tapis magnifiques, des tentures précieuses couvrirent les parquets et les murs; des tableaux de toutes les écoles, dans des cadres étourdissants, s'alignèrent sur les lambris des salons; des statues de bronze, de marbre, de bois sculpté, encombrèrent tous les coins; les nombreuses vitrines s'emplirent d'une infinité de bibelots coûteux, mais disparates; peu à peu l'appartement prit l'aspect d'un magasin d'antiquaire; il y eut des ferronneries d'art et des chefs-d'œuvre de cuivre repoussé jusque dans la cuisine. Comment Marcel aurait-il tué le temps, s'il avait renoncé à fréquenter l'Hôtel Drouot? Il savait bien que toutes ses emplettes ne servaient à rien, sinon à lui donner le vague plaisir de faire presque quotidiennement quelque découverte et d'acquérir à bon marché une chose chère qui lui devenait indifférente dès le lendemain. Il n'était ni assez connaisseur ni assez érudit pour s'intéresser vraiment et de façon durable à ses collections plus ou moins artistiques, et cette passion d'acheter toujours n'était chez lui que l'innocente manie d'un homme riche et désœuvré.

Au bout d'un an ou deux, l'appartement, tout vaste qu'il était, ne suffit plus pour contenir ce musée hétéroclite, formé au hasard des «bonnes occasions». Mais ce fut encore une ce «bonne occasion» qui vint en aide au millionnaire. Un marchand de biens, de ceux qui sont à l'affût des étrangers opulents, lui offrit le remède à cette situation gênante. Pourquoi n'achetait-il pas un château? L'idée plut à toute la famille: un château historique, le plus historique possible, compléterait heureusement leur installation. Chichi en pâlit d'orgueil: plusieurs de ses amies avaient des châteaux dont elles parlaient avec complaisance. Luisa sourit à la pensée des mois passés à la campagne, où elle retrouverait quelque chose de la vie simple et rustique de sa jeunesse. Jules montra moins d'enthousiasme: il appréhendait un peu les «saisons de villégiature» où son père l'obligerait à quitter Paris; mais, en somme, ce serait un prétexte pour y faire de fréquents retours en automobile, et il y aurait là une compensation.

Quand le marchand de biens vit que Marcel mordait à l'hameçon, il lui offrit des châteaux historiques par douzaines. Celui pour lequel Marcel se décida fut celui de Villeblanche-sur-Marne, édifié au temps des guerres de religion, moitié palais et moitié forteresse, avec une façade italienne de la Renaissance, des tours coiffées de bonnets pointus, des fossés où nageaient des cygnes. Les pièces de l'habitation étaient immenses et vides. Comme ce serait commode pour y déverser le trop-plein du mobilier entassé dans l'appartement de l'avenue Victor-Hugo et y loger les nouveaux achats! De plus, ce milieu seigneurial ferait valoir les objets anciens qu'on y mettrait. Il est vrai que les bâtiments exigeraient des réparations d'un prix exorbitant, et ce n'était pas pour rien que plusieurs propriétaires successifs s'étaient hâtés de revendre le château historique. Mais Marcel était assez riche pour s'offrir le luxe d'une restauration complète; sans compter qu'il nourrissait dans le secret de son cœur un regret tacite de ses exploitations argentines et qu'il se promettait à lui-même de faire un peu d'élevage dans son parc de deux cents hectares.

L'acquisition de ce château lui procura une flatteuse amitié. Il entra en relations avec un de ses nouveaux voisins, le sénateur Lacour, qui avait été deux fois ministre et qui végétait maintenant au Sénat, muet dans la salle des séances, remuant et loquace dans les couloirs. C'était un magnat de la noblesse républicaine, un aristocrate du régime démocratique. Il s'enorgueillissait d'un lignage remontant aux troubles de la grande Révolution, comme la noblesse à parchemins s'enorgueillit de faire remonter le sien aux croisades. Son aïeul avait été conventionnel, et son père avait joué un rôle dans la république de 1848. Lui-même, en sa qualité de fils de proscrit mort en exil, s'était attaché très jeune encore à Gambetta, et il parlait sans cesse de la gloire du maître, espérant qu'un rayon de cette gloire se refléterait sur le disciple. Lacour avait un fils, René, alors élève de l'École centrale. Ce fils trouvait son père «vieux jeu», souriait du républicanisme romantique et humanitaire de ce politicien attardé; mais il n'en comptait pas moins sur la protection officielle que lui vaudrait le zèle républicain des trois générations de Lacour, lorsqu'il aurait en poche son diplôme. Marcel se sentit très honoré des attentions que lui témoigna le «grand homme»; et le «grand homme», qui ne dédaignait pas la richesse, accueillit avec plaisir dans son intimité ce millionnaire qui possédait, de l'autre côté de l'Atlantique, des pâturages immenses et des troupeaux innombrables.

L'aménagement du château historique et l'amitié du sénateur auraient rendu Marcel parfaitement heureux, si ce bonheur n'eût été un peu troublé par la conduite de Jules. En arrivant à Paris, Jules avait changé tout à coup de vocation; il ne voulait plus être ingénieur, il voulait être peintre. D'abord le père avait résisté à cette fantaisie qui l'étonnait et l'inquiétait; mais, en somme, l'important était que le jeune homme eût une profession. Marcel lui-même n'avait-il pas été sculpteur? Peut-être le talent artistique, étouffé chez le père par la pauvreté, se réveillait-il aujourd'hui chez le fils. Qui sait si ce garçon un peu paresseux, mais vif d'esprit, ne deviendrait pas un grand peintre? Marcel avait donc cédé au caprice de Jules qui, quoiqu'il n'en fût encore qu'à ses premiers essais de dessin et de couleur, lui demanda une installation à part, afin de travailler avec plus de liberté, et il avait consenti à l'installer rue de la Pompe, dans un atelier qui avait appartenu à un peintre étranger d'une certaine réputation. Cet atelier, avec ses annexes, était beaucoup trop grand pour un peintre en herbe; mais la rue de la Pompe était près de l'avenue Victor-Hugo, et, au surplus, cela aussi était une excellente «occasion»: les héritiers du peintre étranger offraient à Marcel de lui céder en bloc, à un prix doux, l'ameublement et l'outillage professionnel.

Si Jules avait conçu l'idée de conquérir la renommée par le pinceau, c'était parce que cette entreprise lui semblait assez facile pour un jeune homme de sa condition. Avec de l'argent et un bel atelier, pourquoi ne réussirait-il pas, alors que tant d'autres réussissent sans avoir ni l'un ni l'autre? Il se mit donc à peindre avec une sereine audace. Il aimait la peinture mièvre, élégante, léchée:—une peinture molle comme une romance et qui s'appliquait uniquement à reproduire les formes féminines.—Il entreprit d'esquisser un tableau qu'il intitula la Danse des Heures: c'était un prétexte pour faire venir chez lui toute une série de jolis modèles. Il dessinait avec une rapidité frénétique, puis remplissait l'intérieur des contours avec des masses de couleur. Jusque-là tout allait bien. Mais ensuite il hésitait, restait les bras ballants devant la toile; et finalement, dans l'attente d'une meilleure inspiration, il la reléguait dans un coin, tournée contre le mur. Il esquissa aussi plusieurs études de têtes féminines; mais il ne put en achever aucune.