—C'est très beau, dit Tchernoff. Toute une civilisation qui aime la paix et la douceur de la vie, a passé par là.
Quoique étranger, il n'en subissait pas moins l'attraction de ce monument vénérable, qui garde la gloire des ancêtres. Il ne voulait pas savoir qui l'avait édifié. Les hommes construisent, croyant concréter dans la pierre une idée particulière, qui flatte leur orgueil; mais ensuite la postérité, dont les vues sont plus larges, change la signification de l'édifice, le dépouille de l'égoïsme primitif et en grandit le symbolisme. Les statues grecques, qui n'ont été à l'origine que de saintes images données aux sanctuaires par les dévôts de ce temps-là, sont devenues des modèles d'éternelle beauté. Le Colisée, énorme cirque construit pour des jeux sanguinaires, et les arcs élevés à la gloire de Césars ineptes, représentent aujourd'hui pour nous la grandeur romaine.
—L'Arc de Triomphe, reprit Tchernoff, a deux significations. Par les noms des batailles et des généraux gravés sur les surfaces intérieures de ses pilastres et de ses voûtes, il n'est que français et il prête à la critique. Mais extérieurement il ne porte aucun nom; il a été élevé à la mémoire de la Grande Armée, et cette Grande Armée fut le peuple même, le peuple qui fit la plus juste des révolutions et qui la répandit par les armes dans l'Europe entière. Les guerriers de Rude qui entonnent la Marseillaise ne sont pas des soldats professionnels; ce sont des citoyens armés qui partent pour un sublime et violent apostolat. Il y a là quelque chose de plus que la gloire étroite d'une seule nation. Voilà pourquoi je ne puis penser sans horreur au jour néfaste où a été profanée la majesté d'un tel monument. A l'endroit où nous sommes, des milliers de casques à pointe ont étincelé au soleil, des milliers de grosses bottes ont frappé le sol avec une régularité mécanique, des trompettes courtes, des fifres criards, des tambours plats ont troublé le silence de cet édifice; la marche guerrière de Lohengrin a retenti dans l'avenue déserte, devant les maisons fermées. Ah! s'ils revenaient, quel désastre! L'autre fois, ils se sont contentés de cinq milliards et de deux provinces; aujourd'hui, ce serait une calamité beaucoup plus terrible, non seulement pour les Français, mais pour tout ce qu'il y a de nations honnêtes dans le monde.
Ils traversèrent la place. Arrivés sous la voûte de l'Arc, ils se retournèrent pour regarder les Champs-Élysées. Ils ne voyaient qu'un large fleuve d'obscurité sur lequel flottaient des chapelets de petits feux rouges ou blancs, entre de hautes berges formées par les maisons construites en bordure. Mais, familiarisés avec le panorama, il leur semblait qu'ils voyaient, malgré les ténèbres, la pente majestueuse de l'avenue, la double rangée des palais qui la bordent, la place de la Concorde avec son obélisque, et, dans le fond, les arbres du jardin des Tuileries: toute la Voie triomphale.
Tchernoff, Argensola et Jules prirent par l'avenue Victor-Hugo pour rentrer chez eux. Sous le porche, le Russe, qui devait remonter chez lui par l'escalier de service, souhaita le bonsoir à ses compagnons; mais Jules avait pris goût à l'éloquence un peu fantasque de cet homme, et il le pria de venir à l'atelier pour y poursuivre l'entretien. Argensola n'eut pas de peine à lui faire accepter cette invitation en parlant de déboucher une certaine bouteille de vin fin qu'il gardait dans le buffet de la cuisine. Ils montèrent donc tous les trois à l'atelier par l'ascenseur et s'installèrent autour d'une petite table, près du balcon aux fenêtres grandes ouvertes. Ils étaient dans la pénombre, le dos tourné à l'intérieur de la pièce, et un énorme rectangle de bleu sombre, criblé d'astres, surmontait les toits des maisons qu'ils avaient devant eux; mais, dans la partie basse de ce rectangle, les lumières de la ville donnaient au ciel des teintes sanglantes.
Tchernoff but coup sur coup deux verres de vin, en témoignant par des claquements de langue son estime pour le cru. Pendant quelques minutes, la majesté de la nuit tint les trois hommes silencieux; leurs regards, sautant d'étoile en étoile, joignaient ces points lumineux par des lignes idéales qui en faisaient des triangles, des quadrilatères, diverses figures géométriques d'une capricieuse irrégularité. Parfois la subite scintillation d'un astre accrochait leurs yeux et retenait leurs regards dans une fixité hypnotique. Enfin le Russe, sans sortir de sa contemplation, se versa un troisième verre de vin et dit:
—Que pense-t-on là-haut des terriens? Les habitants de ces astres savent-ils qu'il a existé un Bismarck? Connaissent-ils la mission divine de la race germanique?
Et il se mit à rire. Puis, après avoir considéré encore pendant quelques instants cette sorte de brume rougeâtre qui s'étendait au-dessus des toits:
—Dans quelques heures, ajouta-t-il sans la moindre transition, lorsque le soleil se lèvera, on verra galoper à travers le monde les quatre cavaliers ennemis des hommes. Déjà les chevaux malfaisants piaffent, impatients de prendre leur course; déjà les sinistres maîtres se concertent avant de sauter en selle.
—Et qui sont ces cavaliers? demanda Jules.