—Mais les quatre cavaliers? interrompit Jules qui craignait de voir Tchernoff s'égarer dans de nouvelles digressions.

—Vous ne vous rappelez pas ce que représentent les cavaliers? demanda le Russe.

Et, cette fois, il daigna rafraîchir la mémoire de ses auditeurs.

Un grand trône était dressé, et celui qui y était assis paraissait de jaspe, et un arc-en-ciel formait derrière sa tête comme un dais d'émeraude. Autour du trône, il y avait vingt-quatre autres trônes disposés en demi-cercle, et sur ces trônes vingt-quatre vieillards vêtus d'habillements blancs et couronnés de couronnes d'or. Quatre animaux énormes, couverts d'yeux et pourvus chacun de six ailes, gardaient le grand trône.

Et les sceaux du livre du mystère étaient rompus par l'agneau en présence de celui qui y était assis. Les trompettes sonnaient pour saluer la rupture du premier sceau; l'un des animaux criait d'une voix tonnante au poète visionnaire: «Regarde!» Et le premier cavalier apparaissait sur un cheval blanc, et ce cavalier tenait à la main un arc, et il avait sur la tête une couronne. Selon les uns c'était la Conquête, selon d'autres c'était la Peste, et rien n'empêchait que ce fût à la fois l'une et l'autre.

Au second sceau: «Regarde!», criait le second animal en roulant ses yeux innombrables. Et du sceau rompu jaillissait un cheval roux, et le cavalier qui le montait brandissait au-dessus de sa tête une grande épée: c'était la Guerre. Devant son galop furieux la paix était bannie du monde et les hommes commençaient à s'exterminer.

Au troisième sceau: «Regarde!», criait le troisième des animaux ailés. Et c'était un cheval noir qui s'élançait, et celui qui le montait tenait une balance à la main, pour peser les aliments des hommes: c'était la Famine.

Au quatrième sceau: «Regarde!», criait le quatrième animal. Et c'était un cheval de couleur blême qui bondissait, et celui qui était monté dessus se nommait la Mort.

Et le pouvoir leur fut donné de faire périr les hommes par l'épée, par la faim, par la peste et par les bêtes sauvages.

Tchernoff décrivait ces quatre fléaux comme s'il les avait vus de ses yeux. Le cavalier du cheval blanc était vêtu d'un costume fastueux et barbare; sa face d'Oriental se contractait atrocement, comme s'il se délectait à renifler l'odeur des victimes. Tandis que son cheval galopait, il tendait son arc pour décocher le fléau. Sur son épaule sautait un carquois de bronze plein de flèches empoisonnées par les germes de toutes les maladies.