Au fond, Marcel commençait à être très inquiet, et son instinct d'homme pratique lui faisait deviner un péril. «Il y a quelque chose qui ne marche pas,» pensait-il, soucieux.
La chute du ministère et la constitution d'un Gouvernement de défense nationale lui démontra la gravité de la situation. Alors il alla voir le sénateur Lacour. Celui-ci connaissait tous les ministres, et personne n'était mieux renseigné que lui.
—Oui, mon ami, répondit le personnage aux questions anxieuses de Marcel, nous avons subi de gros échecs à Morhange et à Charleroi, c'est-à-dire à l'Est et au Nord. Les Allemands vont envahir le territoire de la France. Mais notre armée est intacte et se retire en bon ordre. La fortune peut changer encore. C'est un grand malheur; néanmoins tout n'est pas perdu.
On poussait activement—un peu tard!—les préparatifs de la défense de Paris. Les forts s'armaient de nouveaux canons; dans la zone de tir, les pioches des démolisseurs faisaient disparaître les maisonnettes élevées durant les années de paix; les ormes des avenues extérieures tombaient sous la hache, pour élargir l'horizon; des barricades de sacs de terre et de troncs d'arbres obstruaient les portes des remparts. Beaucoup de curieux allaient dans la banlieue admirer les tranchées récemment ouvertes et les barrages de fils de fer barbelés. Le Bois de Boulogne s'emplissait de troupeaux, et, autour des montagnes de fourrage sec, bœufs et brebis se groupaient sur les prairies de fin gazon. Le souci d'avoir des approvisionnements suffisants inquiétait une population qui gardait vif encore le souvenir des misères souffertes en 1870. D'une nuit à l'autre, l'éclairage des rues diminuait; mais, en compensation, le ciel était continuellement rayé par les jets lumineux des réflecteurs. La crainte d'une agression aérienne augmentait encore l'anxiété publique; les gens peureux parlaient des zeppelins, et, comme on exagère toujours les dangers inconnus, on attribuait à ces engins de guerre une puissance formidable.
Luisa, naturellement timide, était affolée par les entretiens particuliers qu'elle avait avec sa sœur, et elle étourdissait de ses émois son mari qui ne réussissait pas à l'apaiser.
—Tout est perdu! lui disait-elle en pleurant. Héléna est la seule qui connaît la vérité.
Si Luisa avait une grande confiance dans les affirmations d'Héléna, il y avait pourtant un point sur lequel il lui était impossible de croire sa sœur aveuglément. Les atrocités commises en Belgique sur les femmes et sur les jeunes filles démentaient trop positivement ce qu'Héléna racontait de la haute courtoisie des officiers et de la sévère moralité des soldats allemands.
—Ils vont venir, Marcel, ils vont venir. Je ne vis plus... Notre fille... notre fille...
Mais Chichi riait des alarmes de sa mère, et, avec la belle audace de la jeunesse:
—Qu'ils viennent donc, ces coquins! s'écriait-elle. Je ne serais pas fâchée de les voir en face!