Ces paroles avaient gêné Jules, lui avaient fait détourner les yeux, par crainte de rencontrer sur le visage de son interlocuteur une expression sévère ou ironique. Pourquoi n'allait-il pas, lui aussi, défendre la terre qui lui donnait asile?

Le lendemain matin, Argensola se chargea de prendre pour Jules un billet de chemin de fer à destination de Bordeaux. Ce n'était pas chose facile, à raison du grand nombre de ceux qui voulaient partir et qui souvent étaient obligés d'attendre plusieurs jours; mais cinquante francs glissés à propos opérèrent le miracle de lui faire obtenir le petit morceau de carton dont le numéro permettrait au «peintre d'âmes» de partir dans la soirée.

Jules, muni pour tout bagage d'une simple valise, parce que les trains n'admettaient que les colis portés à la main, prit place dans un compartiment de première classe et s'étonna du bon ordre avec lequel la compagnie avait réglé les départs: chaque voyageur avait sa place, et il ne se produisait aucun encombrement. Mais à la gare d'Austerlitz ce fut une autre affaire: une avalanche humaine assaillit le train. Les portières étaient ouvertes avec une violence qui menaçait de les rompre; les paquets et même les enfants faisaient irruption par les fenêtres comme des projectiles; les gens se poussaient avec la brutalité d'une foule qui fuit d'un théâtre incendié. Dans l'espace destiné à huit personnes il s'en installait douze ou quatorze; les couloirs s'obstruaient irrémédiablement d'innombrables colis qui servaient de sièges aux nouveaux voyageurs. Les distances sociales avaient disparu; les gens du peuple envahissaient de préférence les wagons de luxe, croyant y trouver plus de place; et ceux qui avaient un billet de première classe cherchaient au contraire les wagons des classes inférieures, dans la vaine espérance d'y voyager plus à l'aise. Mais si les assaillants se bousculaient, ils ne s'en montraient pas moins tolérants les uns à l'égard des autres et se pardonnaient en frères. «A la guerre comme à la guerre!», disaient-ils en manière de suprême excuse. Et chacun poussait son voisin pour lui prendre quelques pouces de banquette, pour introduire son maigre bagage entre les paquets qui surplombaient déjà les têtes dans le plus menaçant équilibre.

Sur les voies de garage, il y avait d'immenses trains qui attendaient depuis vingt-quatre heures le signal du départ. Ces trains étaient composés en partie de wagons à bestiaux, en partie de wagons de marchandises pleins de gens assis à même sur le plancher ou sur des chaises apportées du logis. Chacun de ces trains ressemblait à un campement prêt à se mettre en marche, et, depuis le temps qu'il restaient immobiles, une couche de papiers gras et de pelures de fruits s'était formée le long des demeures roulantes.

Jules éprouvait une profonde pitié pour ses nouveaux compagnons de voyage. Les femmes gémissaient de fatigue, debout dans le couloir, considérant avec une envie féroce ceux qui avaient la chance d'avoir une place sur la banquette. Les petits pleuraient avec des bêlements de chèvre affamée. Aussi le peintre renonça-t-il bientôt à ses avantages de premier occupant: il céda sa place à une vieille dame; puis il partagea entre les imprévoyants et les nécessiteux l'abondante provision de comestibles dont Argensola avait eu soin de le munir.

Il passa la nuit dans le couloir, assis sur une valise, tantôt regardant à travers la glace les voyageurs qui dormaient dans l'abrutissement de la fatigue et de l'émotion, tantôt regardant au dehors les trains militaires qui passaient à côté du sien, dans une direction opposée. A chaque station on voyait quantité de soldats venus du Midi, qui attendaient le moment de continuer leur route vers la capitale. Ces soldats se montraient gais et désireux d'arriver vite aux champs de bataille; beaucoup d'entre eux se tourmentaient parce qu'ils avaient peur d'être en retard. Jules, penché à une fenêtre, saisit quelques propos échangés par ces hommes qui témoignaient une inébranlable confiance.

—Les Boches? Ils sont nombreux, ils ont de gros canons et beaucoup de mitrailleuses. Mais n'importe: on les aura.

La foi de ceux qui allaient au-devant de la mort contrastait avec la panique et les appréhensions de ceux qui s'enfuyaient de Paris. Un vieux monsieur décoré, type du fonctionnaire en retraite, demandait anxieusement à ses voisins:

—Croyez-vous qu'ils viendront jusqu'à Tours?... Croyez-vous qu'ils viendront jusqu'à Poitiers?...

Et, dans son désir de ne pas s'arrêter avant d'avoir trouvé pour sa famille et pour lui-même un refuge absolument sûr, il accueillait comme un oracle la vaine réponse qu'on lui adressait.