Il va de soi que Marcel accepta avec joie la proposition de son illustre ami, et, quelques jours plus tard, malgré la mauvaise volonté du ministre de la Guerre qui se souciait peu d'admettre des curieux sur le front, Lacour obtint le double permis.
Le lendemain, dans la matinée, le sénateur et le millionnaire gravissaient péniblement une montagne boisée. Marcel avait les jambes protégées par des guêtres, la tête abritée sous un feutre à larges bords, les épaules couvertes d'une ample pèlerine. Lacour le suivait, chaussé de hautes bottes et coiffé d'un chapeau mou; mais il n'en avait pas moins endossé une redingote aux basques solennelles, afin de garder quelque chose du majestueux costume parlementaire, et, quoiqu'il haletât de fatigue et suât à grosses gouttes, il faisait un visible effort pour ne point se départir de la dignité sénatoriale. A côté d'eux marchait un capitaine qui, par ordre, leur servait de guide.
Le bois où ils cheminaient présentait une tragique désolation. Il s'y était pour ainsi dire figé une tempête qui tenait le paysage immobile dans des aspects violents et bizarres. Pas un arbre n'avait gardé sa tige intacte et son abondante ramure du temps de paix. Les pins faisaient penser aux colonnades de temples en ruines; les uns dressaient encore leurs troncs entiers, mais, décapités de la cime, ils étaient comme des fûts qui auraient perdu leurs chapiteaux; d'autres, coupés à mi-hauteur par une section oblique en bec de flûte, ressemblaient à des stèles brisées par la foudre; quelques-uns laissaient pendre autour de leur moignon déchiqueté les fibres d'un bois déjà mort. Mais c'était surtout dans les hêtres, les rouvres et les chênes séculaires que se révélait la formidable puissance de l'agent destructeur. Il y en avait dont les énormes troncs avaient été tranchés presque à ras de terre par une entaille nette comme celle qu'aurait pu produire un gigantesque coup de hache, tandis qu'autour de leurs racines déterrées on voyait les pierres extraites des entrailles du sol par l'explosion et éparpillées à la surface. Çà et là, des mares profondes, toutes pareilles, d'une régularité quasi géométrique, étendaient leurs nappes circulaires. C'était de l'eau de pluie verdâtre et croupissante, sur laquelle flottait une croûte de végétation habitée par des myriades d'insectes. Ces mares étaient les entonnoirs creusés par les «marmites» dans un sol calcaire et imperméable, qui conservait le trop-plein des irrigations pluviales.
Les voyageurs avaient laissé leur automobile au bas du versant, et ils grimpaient vers les crêtes où étaient dissimulés d'innombrables canons, sur une ligne de plusieurs kilomètres. Ils étaient obligés de faire cette ascension à pied, parce qu'ils étaient à portée de l'ennemi: une voiture aurait attiré sur eux l'attention et servi de cible aux obus.
—La montée est un peu fatigante, monsieur le sénateur, dit le capitaine. Mais courage! Nous approchons.
Ils commençaient à rencontrer sur le chemin beaucoup d'artilleurs. La plupart n'avaient de militaire que le képi; sauf cette coiffure, ils avaient l'air d'ouvriers de fabrique, de fondeurs ou d'ajusteurs. Avec leurs pantalons et leurs gilets de panne, ils étaient en manches de chemise, et quelques-uns d'entre eux, pour marcher dans la boue avec moins d'inconvénient, étaient chaussés de sabots. C'étaient de vieux métallurgistes incorporés par la mobilisation à l'artillerie de réserve; leurs sergents avaient été des contre-maîtres, et beaucoup de leurs officiers étaient des ingénieurs et des patrons d'usines.
On pouvait arriver jusqu'aux canons sans les voir. A peine émergeait-il d'entre les branches feuillues ou de dessous les troncs entassés quelque chose qui ressemblait à une poutre grise. Mais, quand on passait derrière cet amas informe, on trouvait une petite place nette, occupée par des hommes qui vivaient, dormaient et travaillaient autour d'un engin de mort. En divers endroits de la montagne il y avait, soit des pièces de 75, agiles et gaillardes, soit des pièces lourdes qui se déplaçaient péniblement sur des roues renforcées de patins, comme celles des locomobiles agricoles dont les grands propriétaires se servent dans l'Argentine pour labourer la terre.
Lacour et Desnoyers rencontrèrent dans une dépression du terrain plusieurs batteries de 75, tapies sous le bois comme des chiens à l'attache qui aboieraient en allongeant le museau. Ces batteries tiraient sur des troupes de relève, aperçues depuis quelques minutes dans la vallée. La meute d'acier hurlait rageusement, et ses abois furibonds ressemblaient au bruit d'une toile sans fin qui se déchirerait.
Les chefs, grisés par le vacarme, se promenaient à côté de leurs pièces en criant des ordres. Les canons, glissant sur les affûts immobiles, avançaient et reculaient comme des pistolets automatiques. La culasse rejetait la douille de l'obus, et aussitôt un nouveau projectile était introduit dans la chambre fumante.
En arrière des batteries, l'air était agité de violents remous. A chaque salve, Lacour et Desnoyers recevaient un coup dans la poitrine; pendant un centième de seconde, entre l'onde aérienne balayée et la nouvelle onde qui s'avançait, ils éprouvaient au creux de l'estomac l'angoisse du vide. L'air s'échauffait d'odeurs âcres, piquantes, enivrantes. Les miasmes des explosifs arrivaient jusqu'au cerveau par la bouche, les oreilles et les yeux. Près des canons, les douilles vides formaient des tas. Feu!... Feu!... Toujours feu!