Bien des gens me croient dans ce moment occupé de politique et de ministères, et c'est avec une sorte de félicité que j'écris à une femme qui m'est inconnue. Je lui écris du fond de ma solitude, car j'habite aussi une solitude, un hospice que Mme de Chateaubriand et moi avons établi pour de pauvres femmes et de vieux prêtres, à une barrière de Paris[11]. J'ai un grand enclos comme un chartreux, où je fais planter une allée droite et longue comme autrefois, et qui dans cent ans prêtera son ombre à quelques vieillards descendus de l'autel faute de pouvoir achever le sacrifice. Maintenant vous savez d'où je vous écris, comme je sais d'où viennent vos lettres. Vous voyez que je m'y plais. Voilà un long bavardage! Votre empire sur moi est singulier. Je n'ai pu de ma vie écrire une lettre de deux pages[12]: n'ai-je pas raison de dire que vous êtes le brillant fantôme de ma jeunesse? Vous m'apparaissez, comme le fantôme des rois de France, lorsque je vais bientôt mourir…

[Note 10: C'était, plus exactement, en 1816 (Voir le Prologue, p. 3 et 4)]

[Note 11: L'Infirmerie Marie-Thérèse, fondée en 1823 par Mme de
Chateaubriand à la Barrière d'Enfer.]

[Note 12: De la meilleure foi du monde, Chateaubriand se trompait il ne se rendait pas compte d'un changement que l'âge avait amené peu à peu, dans ses habitudes: en réalité les lettres de ses dernières années étaient volontiers assez longues.]

J'attends une réponse de mon amie.

CHATEAUBRIAND.

IX

À M. de Chateaubriand

H., 19 janvier 1828.

Je me vantais que mon âme était toute empreinte de la vôtre. Ô mon maître, mon erreur était grande! Je confondais ma tendresse avec le reflet de vos vertus. Je suis encore si loin de vous que je ne vous devine même pas.