Un nuage d'or brillait, isolé, il venait lentement du nord, et me fit penser à vous. Je le contemplai longtemps, et, lorsqu'il disparut enfin derrière les montagnes du midi, je ne vous crus point parti pour Naples; je ne me sentis point délaissée. Tranquille et charmée, je regardais monter paisiblement la lune dans le ciel et paraître l'une après l'autre les constellations que j'aime. J'entendis sonner l'office du soir à la chapelle ducale du château, devenue l'église paroissiale. J'y portai votre pensée. Que mes prières furent douces!

Cependant, aujourd'hui, quand votre lettre est arrivée, je n'osais plus l'ouvrir: mais il en est toujours ainsi; et, lorsque j'ai vu que vous resterez en France et que vous m'aimez, des torrents de larmes se sont échappés de mes yeux. La joie brisait mon âme: il m'a fallu la répandre devant Dieu et chercher dans des prières récitées, souvent reprises et longtemps continuées, l'apaisement dont j'avais besoin.

Votre lettre, ô mon ami! aurait fait de votre Marie une créature heureuse si elle pouvait l'être quand vous souffrez. Ainsi l'ordre et l'innocence suffisent dans ce monde au bonheur des hommes ordinaires: et la pratique des plus hautes vertus laisse malheureuse l'âme noble de mon noble maître! Mais cette âme est tendre aussi! Dieu ne la voulut pas créer invulnérable… Puisse-t-il du moins l'avoir rendue accessible aux baumes de l'amitié! Je n'ose en dire plus: je crains, hélas! d'appuyer une épine sur une blessure que je ne vois pas.

Mais perdez, mon bon ange, l'idée de la fatalité qui vous poursuit; reconnaissez au moins, par rapport à moi, que votre influence ne m'a pas été moins secourable qu'elle ne m'est chère! En effet, que serais-je devenue, seule au milieu de ce désastre irréparable, dont les suites atteignent tout ce que j'aime le mieux: que serais-je devenue sans cette existence intime et passionnée que vous avez créée en moi? Sa puissance a suffi pour détourner mes yeux d'un avenir menaçant, et je vous fais l'aveu que je me suis plusieurs fois reproché de sentir mon âme nager dans la joie, lorsqu'une pénible sollicitude devait la remplir; et maintenant que vos expressions si douces me peignent un intérêt si tendre et si profond, de quoi ne serais-je pas consolée? Écoutez, mon ami: le bien suprême, pour moi, c'est d'être aimée de vous et digne de l'être. Quel que soit le reste de ma destinée, je l'accepte de plein cœur.

J'osais à peine vous écrire, sur votre demande; j'osais à peine espérer vos réponses; il me semblait que ces longues effusions de cœur, sans art, que je vous envoyais, vous étaient presque à charge, surtout pendant cette crise politique qui agite la France et tient l'Europe en suspens, cette crise qui est en grande partie votre ouvrage et où vous jouez le principal rôle; et pourtant, pendant ce temps même, vous m'écrivez des lettres longues et fréquentes, vous remarquez dans les miennes un retard de deux jours! Vous me parlez à cœur ouvert, vous me laissez entrer dans la discussion de vos plus grands intérêts, de vos desseins les plus secrets, avec une douceur et une bonté d'ange: moi, étrangère, absente, inconnue!… Ami, sentez-vous au cœur combien je vous aime?

Mais admirez les exigences de votre Marie; je ne veux plus que vous me nommiez votre inconnue, ce mot me glace le sang; il me présente en face l'idée que j'ai établi ma vie sur un rêve… du moins suivant le train du monde.

Adieu! Que je serais heureuse si vous me disiez une fois que le bonheur de
Marie a pénétré jusqu'au cœur de son ami!

J'ai la tête dans un sac pour cette malheureuse politique. Imaginez que je n'y comprends plus rien du tout. J'avais d'abord envie de me désoler de ce que notre ami n'avait pas été choisi par le roi, mais je vous remets le tout, ne pouvant m'empêcher de penser que tout va bien, puisque vous restez.

MARIE.

4 mars.