Pauvre vallée; que je l'aime en pensant que vous y viendrez peut-être! Que j'aimerais à avoir son portrait écrit par vous! J'ai le plan d'un petit appartement que je voulais faire faire pour moi, et qu'à présent je vous destine avec délices. Deux croisées au midi, la cheminée entre deux. En face du lit, une croisée au levant. Un cabinet de toilette, aussi au levant. Un cabinet d'étude au couchant… La vue de la vallée de Beauchastel, le bassin du Rhône et les Alpes en bordure. Et pourquoi ne pourriez-vous de temps en temps y revenir comme dans une propriété favorite, pour jouir de la campagne et de la solitude, près d'un cœur ami, dans un climat béni, sous un ciel de bonheur? Les combinaisons de la politique ne sont pour rien dans ce doux rêve. Il est pour moi comme votre royaume de Grèce était pour vous autrefois: moins chimérique, pourtant, si vous m'aimez un jour autant que je vous aime à présent. Alors donc, pourquoi ne viendriez-vous pas goûter la paix de cette riante retraite que votre pensée m'embellit depuis si longtemps? Vous visiteriez aussi votre hospice: vous y verriez, dans les yeux reconnaissants de vos humbles amies, de vos malades, des vieux prêtres auxquels nous destinons aussi un asile, tout le bonheur que votre présence chérie leur apporterait. Je crois à présent plus que jamais qu'à force de désirer les choses, elles arrivent… Quoique ce soit aujourd'hui le dixième jour et que je n'aie rien, je n'ai pas d'inquiétude. Je ne suis ni triste ni abattue, ce qui me persuade que vous n'êtes pas souffrant.

Le jour est trop court pour cueillir de la violette, et voici une lettre qui m'en coûte haut comme cela. Il est six heures du soir, et je suis descendue au jardin à onze heures. J'ai dîné dans une petite cabane sur le ruisseau, c'est de là que je vous écris. Le temps est charmant, tout pousse, l'air est doux et embaumé, on sent le printemps encore plus qu'on ne le voit. Les merles et les pinsons chantent dans les cimes des grands arbres, mais les rossignols chuchotent et tracassent déjà dans les chèvrefeuilles et les lilas, pour commencer leur ménage. J'ai passé la journée auprès des jardiniers, faisant semer de pleins paniers de graines de fleurs, et planter des fagots de rosiers, de bégonias, et d'autres bonnes choses. Pourquoi n'avez-vous pas dîné dans ma cabane avec moi? Vous auriez été heureux comme moi. Je voudrais vous envoyer le soleil de ma Savane, les parfums de l'air, mes eaux si riantes et si vives, et tout cet enchantement si bon à partager avec ce qu'on chérit.

Du 25.—Je viens d'assister à l'installation des deux religieuses trinitaires dans notre hospice. En entrant dans l'allée droite qui précède la maison, j'ai frissonné de la pensée que mon exil s'achèverait là. J'ai senti que je vous suivrais sans que vous me vissiez. J'ai vu toute ma destinée, mes yeux ne s'en sont pas détournés. Notre vie et notre cœur sont entre les mains de Dieu, laissons-le disposer de l'un et de l'autre!

Du 26.—Ami trop aimé, je reçois votre lettre, elle m'accable. Je sens que je pourrai mourir de votre tristesse, si je ne puis l'adoucir. Que ferai-je, je suis déjà lasse! Pardonnez le trouble de votre pauvre Marie, c'est un faible roseau! Je ne puis répondre aujourd'hui à cette lettre cruelle et douce: mais, au milieu de cet orage de larmes que je n'ai pu conjurer, je vous répète vos paroles: vivez longtemps, vivez heureux, et n'oubliez pas votre dernière sœur!

MARIE.

XXII

À M. de Chateaubriand

La Voulte, 29 mars 1828.

Non, mon maître chéri, non, point d'orages, mais une tendresse qui durera plus que ma vie! Je serais bien injuste si je vous envoyais des impressions pénibles, à vous qui êtes si bon et si aimable pour moi, à vous qui, sans m'avoir jamais vue, me donnez le saint nom d'amie; qui plaignez mes chagrins; qui voulez rendre mon sort plus doux; qui, malgré l'accablement d'affaires et de travaux où vous êtes, m'écrivez exactement, même quand vous souffrez. Mais comment pouvez-vous supposer que je doute de ce que vous me dites? Ami, c'est impossible: je ne puis douter de vous en rien. Non, point d'orages, mais quelques larmes, peut-être quelques regrets; la nature de notre relation le comporte, au moins quant à moi. D'ailleurs, c'est une femme qui vous aime, et non pas un ange.

Puisque vous voulez savoir ce que j'avais, je vais vous le dire. Vous me supposiez dans une joie parfaite, et vous ne m'annonciez pourtant qu'une nomination… J'étais peinée que vous n'eussiez pas mieux lu dans mon cœur. Mais tout savant que vous êtes, vous ne savez pas lire de si loin… J'avais aussi le cœur bien serré de ce que votre tristesse ne s'adoucissait jamais dans les moments où vous m'écriviez. Enfin, je voulais être quelque chose pour vous, c'est-à-dire que je voulais l'impossible; je le reconnais, n'en parlons plus; mais ne me jugez pas mal pour cela; si vous connaissiez ma vie, vous comprendriez mon caractère et surtout mes sentiments. Vous verriez bien qu'il n'est pas possible que je vive, que je pense, et que j'aime comme ceux qui n'ont pas souffert, ou qui du moins ont souffert librement.