J'aime celle qui ne m'est plus inconnue que de visage.

XXXI

À M. de Chateaubriand

Hlle, 8 juin 1828.

J'ai lu votre lettre avec joie. Je vous le dis devant Dieu, je vous aurais donné cette ambassade de ma main, si cela eût été en mon pouvoir, et je vous la redonnerais encore dans ce moment. Et, pourtant, le cœur me manque à l'idée de vous perdre. Allez, mon maître bien aimé, mon ami chéri, vous emportez les dernières lueurs de ma vie! Soyez heureux, vous et la chère compagne de votre destinée, et gardez un souvenir à votre Marie!

Le rétablissement de la santé de ma mère, l'inutilité de mon séjour ici, au moins pendant dix-huit mois, m'avaient fait projeter de m'en absenter. Trop pauvre maintenant pour faire de longs séjours à Paris, j'avais enfin accepté l'invitation d'une amie qui vit seule à la campagne avec son enfant, à quelques lieues de Paris. Je devais aller, avec une seule femme de chambre, passer l'automne et l'hiver chez elle, pour être plus près de vous, et elle devait venir passer ici l'année suivante. Depuis que vous m'avez donné le nom d'amie, ce projet a été mon idée fixe. Hélas!

Le mois qui vient de s'écouler m'avait préparée à l'événement. J'ai reçu votre lettre en allant à vêpres. J'ai versé beaucoup de larmes devant Dieu. Je me plains moi-même de vous perdre sans vous avoir vu. Je vous plains aussi d'avoir inspiré vainement une affection si tendre. Avions-nous donc mérité cette rigueur du sort?

Vous me demandez si j'irai à Rome? Si je pourrai y venir? Relisez ma lettre du 20 février!

Vous ajoutez: Venez à moi! Cette parole est puissante. Écoutez:

Le cœur de Mme de Chateaubriand vous appartient. Dites-lui que vous avez une dernière sœur! Priez-la de m'aimer, et elle m'aimera! Alors je pourrai faire avec vous deux le voyage de Rome. Je ne serai au milieu de vous que lorsque vos cœurs m'y appelleront. Notre vie sera pleine de douceur et de charme. Vous deux, heureux l'un par l'autre, vous trouverez le délassement de votre situation dans mon amitié pure et fidèle. Et moi, solitaire là comme ici, sans crainte et sans regret, je livrerai toute mon âme au bonheur de vivre près de vous et pour vous. Voilà l'inspiration que j'ai reçue au milieu de mes prières: je me suis vue versant, sur les marbres éternels des vastes basiliques de Rome, les mêmes larmes de tendresse que je répands si souvent ici, dans l'église rustique où je vous conduis avec moi.