[Note 30: La duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI.]
Mais revenons à vous! Je croyais que vous aviez trouvé l'amour dans le mariage, la sérénité dans l'étude, et le bonheur dans la vertu. Puisqu'il n'en est pas ainsi, tout est trouble et confusion dans mon cœur et dans mon esprit. Tout l'ordre moral est comme bouleversé pour moi par cet incompréhensible mécompte; il me jette dans des pensées dangereuses et affligeantes que je voudrais éloigner, mais où je retombe souvent. Quand vous aurez un moment pour moi, guérissez-moi de ce mal: et si jamais il vous arrive quelque impression de vrai bonheur, quelque charme puissant qui vous contente, dites-le-moi!
Je crois que vous aviez donné à mon projet de Rome plus d'extension que je ne lui en avais donné moi-même. Je désirais, pour la bienséance, qu'il ne fût pas dit que j'y allais avec vous. Je pensais que nous pourrions nous rencontrer sur la route, que ma voiture suivrait la vôtre jusqu'à Rome, que, là, nous nous serions séparés, et que ma qualité de voyageuse stationnaire me permettrait d'éloigner ou de rapprocher mes visites à Mme de Chateaubriand, suivant le degré d'amitié qui s'établirait entre nous.
Du 28 juin. En relisant ma lettre, j'hésite à vous l'envoyer. Je vois que je vous écris avec détail et abandon, comme à mes plus anciens amis. Mais c'est ainsi qu'il faut que je vous écrive, ou pas du tout; et, puisque vous aimez mes lettres telles qu'elles sont, je ne referai pas celle-ci parce que mes rossignols et mes prognettes (nom vulgaire des hirondelles dans mon pays) s'y sont glissés; laissez-les passer, comme l'araignée de Pélisson! D'ailleurs, vous leur devez de l'indulgence, c'est vous qui m'avez appris à les aimer; que n'étiez-vous moins aimable en parlant d'eux?
Vous me grondez d'avoir été malade, comme les mères grondent leurs enfants lorsqu'ils tombent. Pouvais-je supposer un mensonge sur un fait aussi public que le départ d'un ambassadeur? Et M. Dupin? C'était donc une fleur de rhétorique? Non, je devais le croire: et je ne vous aurais pas aimé si je n'avais été navrée en vous voyant quitter la France sans m'adresser un adieu. Mais tout ce tracas de politique, de chambres et de journaux m'est si étranger que, livrée à moi-même au fond de mes bois, je n'y comprends rien du tout. Tout est contraste entre nous, hors le fond du cœur.
Du 28 juin. J'avais bien raison, hier, quand je vous écrivais que vous vous étiez trompé sur mon projet de Rome, faute d'avoir eu le temps de deviner ce que je ne vous disais pas. Vous m'avez crue si folle que j'en suis peinée.
Ce projet était extraordinaire dans le fond; mais il pouvait devenir fort simple et fort convenable, dans le fait.
Je pensais que vous pouviez dire à Mme de Chateaubriand qu'une femme dont vous avez reçu des marques d'attachement, il y a bien des années, vous avait inspiré une bienveillance que sa correspondance avait portée jusqu'à l'amitié; que, cette femme devant venir à Rome, vous désiriez profiter de cette occasion pour lui faire un bon accueil et la prier de s'en charger. De là une présentation et quelques visites, ainsi que je vous l'ai dit au commencement de ma lettre. Si Mme de Chateaubriand vous avait aimé du sentiment que je lui supposais, vous seriez inévitablement devenu notre lien: elle m'aurait bientôt donné son amitié parce que je vous aime, et par la même sympathie qui me fait à présent lui accorder tout mon intérêt, sans que je sache rien d'elle que son nom. Il est vrai que ce nom établissait dans mon esprit toutes les bases d'une généreuse amitié, avec l'attrait et la grâce qui en font le charme. Tout cela n'était pas si extravagant. Ce qui l'était un peu (pardon, mon cher maître!) c'était l'idée que vous me supposiez. En vérité, vous me rendez comme Mme de Grignan, qui rougissait en pensant aux péchés des autres.
J'avais bien de mon côté quelque chose à me reprocher. Ce mot: venez à moi! et le plaisir d'y répondre par une confiance imprudente, par un dévouement impossible, me faisaient affronter bien des choses qui me sont contraires. J'avais destiné de brillantes inutilités aux dépenses de ce voyage, ce qui m'empêchait d'en avoir du scrupule; mais cependant ce léger sacrifice n'était fait que pour moi, et ce n'est pas à moi que je dois songer maintenant. Enfin, aurais-je obtenu l'agrément de M. de V.? J'en doute en y pensant bien; et moi-même, en définitive, la résolution ne m'aurait-elle pas manqué? J'étais comme quelqu'un qui veut aborder sur un point unique, et qui nage en pleine mer, dans une profonde obscurité. N'y pensons plus, et mettez ce projet dans le trésor des tendresses perdues!
La Voulte, 30 juin.