Paris, ce 2 septembre 1828.
J'ai déjà reconnu que mon inconnue était susceptible et un peu capricieuse. Qu'importe! elle n'en est pas moins digne de tout mon attachement. Je lui écris, encore assez malade et au milieu des préparatifs de mon départ, qui aura lieu du 8 au 10 de ce mois. Elle se plaît à me dire qu'elle viendra à Paris quand je n'y serai plus; cela n'est pas bien. Moi, je la chercherai, quoiqu'elle en pense et en dise, aux lieux où elle sera, et je la trouverai, et je la verrai malgré elle. Je n'ai point de portrait que je puisse laisser. Ma gravure fait une affreuse grimace; mais, si Marie veut me voir tel que j'étais il y a vingt ans, elle trouvera l'admirable portrait de Girodet dans mon ermitage; elle pourra demander à le voir dans ma petite maison, après avoir vu la Sainte Thérèse à la chapelle de l'infirmerie; et, si elle me veut voir tel que je suis aujourd'hui, le sculpteur David[31] vient de faire de moi un buste très beau et très ressemblant.
[Note 31: David d'Angers]
Je vous écrirai encore avant de quitter Paris. Je vous écrirai de Rome, mais où? M'écrirez-vous aussi à Rome? Il faudra affranchir les lettres; elles mettent dix à douze jours en route, et sont lues trois ou quatre fois, chemin faisant; ne vous effrayez pas et écrivez toujours! J'attends encore une lettre de vous, ici, avant de partir.
Marie est un grand charme dans ma vie; je ne voudrais pas être un tourment pour elle.
XLIII
À M. Chateaubriand
La Voulte, 6 septembre 1828.
Vous qui n'avez de moi que des sentiments tendres et doux, vous ne pouvez guère savoir l'effet de votre grosse injure. Il est juste que je vous en punisse en vous disant qu'elle a augmenté ma tristesse de votre éloignement. Je ne suis point capricieuse, mais inquiète et troublée; ma situation vis-à-vis de vous le comporte.
Ce n'est point par plaisir, mais par regret, que je vous ai parlé de mon voyage à Paris lorsque vous l'aurez quitté. Je ne puis rester comme je suis; c'est pourquoi il faut que j'y aille. Malgré cela, s'il était certain que vous deviez venir dans mon désert, je vous y attendrais pourtant; tout me fait mal ici, même la solitude, et vous savez que je n'y ai plus d'amis. Vos lettres seules pourraient m'y soutenir si… votre réponse me fixera. Ainsi vous devenez le régulateur de ma vie; mais, si quelque circonstance imprévue venait à m'éloigner précipitamment de ma vallée, vos lettres me seraient soigneusement renvoyées où je serais.