Je pars demain! Je pars d'autant plus tourmenté que la dernière lettre de Marie, du 6 septembre, et numérotée 24, est une véritable énigme pour moi. Je ne me souviens jamais de ce que j'ai écrit et ne saurais jamais dire ce que contiennent mes lettres; je suis sûr seulement qu'elles doivent renfermer pour Marie l'expression d'un tendre et sincère sentiment. Si, par hasard, je l'ai blessée dans quelques-unes de ses idées, je lui en demande un million de pardons; mais, si j'ai des torts, je sens que je ne les réparerai bien que quand je l'aurai vue.
Pour couper court à tous les inconvénients des postes, écrivez-moi sous enveloppe à cette adresse: À M. Henri Hildebrand, rue d'Enfer, n° 84, à Paris: en dedans, mettez mon nom! On me fera passer vos lettres par les courriers des Affaires Étrangères. Je vous répondrai par la même voie.
Je ne puis, dussé-je encore vous offenser, m'empêcher de vous dire que je m'afflige de ce que vous viendrez à Paris quand je n'y serai plus. Est-ce quelque chose qui puisse vous déplaire?
J'accepte vos vœux de bonheur, puisqu'ils me ramènent auprès de vous. Je ne serai à Rome que du 10 au 15 du mois prochain. J'ignore si je reviendrai pour la session, mais, avant six mois, j'espère avoir vu Marie.
XLVI
À M. de Chateaubriand
H…, 23 septembre 1828.
Mon cher maître, j'espère que cette lettre ira vous trouver dans votre route. L'époque de votre fête et de votre jour de naissance s'approche. J'ai vu dans l'Itinéraire que c'est le 4 d'octobre, jour de Saint François. Je ne veux pas perdre l'occasion de faire comme ceux que vous aimez. Comme eux, je vous souhaite une bonne fête, et c'est avec un cœur plein des meilleurs sentiments pour vous. Puissiez-vous ne conserver dans votre éloignement que des souvenirs doux et tendres! Puissiez-vous trouver, sur les bords étrangers qui vont vous retenir, la santé, la paix, et la joie! Je vous envoie une violette des rives ignorées où vous êtes aimé. Lorsqu'elle vous parviendra, ses couleurs se seront effacées, ses parfums se seront perdus, mais le cœur de votre amie n'aura pas changé.
L'entier rétablissement de maman m'a permis de revoir ma solitude. Après deux mois et demi d'absence, j'y suis rentrée dépouillée d'espérances chéries, le cœur meurtri de peines présentes et surchargé de regrets; vous avez dit quelque part que Dieu n'approuve pas les préférences exclusives, et je le reconnais, au profond abattement de mon âme. Si vous voulez me soutenir, envoyez-moi de Rome une prière faite par vous et écrite de votre main, que je puisse attacher dans un livre d'heures[32]!
[Note 32: Mme de V. avait évidemment entendu parler de la prière écrite par Chateaubriand pour Mme Récamier, après la mort de Mathieu de Montmorency.]