Le journal du 20 dit, mon cher maître, que le 1er octobre vous avez passé à Bologne. Voilà un bien long intervalle; cependant, c'est quelque chose de savoir qu'il y a vingt jours vous étiez arrivé jusque-là sans accident.
Dans l'ignorance où je suis de tout ce qui vous touche, je veux vous écrire de provision, et me donner la consolation de parler à vous, mon cher maître; j'aimerais bien à vous parler de vous; mais je ne sais rien. Il me semble qu'en vous écrivant j'attirerai cette lettre de Rome que j'attends avec un si vif désir; il me tarde d'y voir que vous et les vôtres êtes en bonne santé, que vous êtes satisfait, et que la pensée de votre amie ne s'est pas dissipée dans ce long chemin et parmi tant de personnes et de choses diverses, quand rien ne vous rappelle le cœur solitaire qui vous attend.
Je vous ai écrit sous le couvert de M. Henri Hildebrand, le 22 septembre et aussi le 9 octobre, en réponse à votre lettre de Milan.
Mais je dois encore une réponse à votre dernière lettre de Paris, et je veux la faire dans ce moment, où la privation de vos nouvelles me laisse de l'espace.
Dans cette lettre de Paris, vous m'accusiez un peu légèrement d'être capricieuse. Comme je suis loin de vous, je vous assure que vous vous êtes trompé. Si vous étiez à mes côtés, je vous tendrais la main et vous verriez dans mon sourire joyeux ma justification et votre pardon. Éloignez donc cette idée de votre esprit, non seulement pour le présent, mais encore pour l'avenir! Quand nous nous verrons, ne m'accusez pas de caprice, si mes discours et mes manières ne ressemblent point à mes lettres!
À présent que je ne vous connais pas, mon sentiment pour vous est sans entraves; c'est une affection élective que je regarde comme une sorte d'alliance généreuse entre nous, et, de ma part, comme une consécration au génie, au malheur, à la gloire. Rien n'est si noble, rien n'est si beau! Je m'en fais une vertu; et lorsque j'ai tâché de vous convaincre que je suis votre sœur par le cœur, je suis satisfaite et crois avoir tout fait pour vous et pour moi-même, car je n'ai pas oublié que je dois remplacer dans votre cœur les «vieux amis qui ont fui avec la fortune».
Les convenances sociales modifieront un jour l'expression de ces sentiments; mais ils demeureront inaltérables au fond de mon cœur jusqu'à ce qu'il ait cessé de battre.
Vous me dites encore, dans cette lettre de Paris: «Si j'ai des torts, je sens que je ne les réparerai bien que lorsque je vous aurai vue…» Cela ne veut-il pas dire: «Je vous aimerai si vous me plaisez…» Mais pourquoi donc, mon cher maître, ne pouvez-vous m'aimer par mes lettres, comme je vous aime par vos livres? Serait-ce que vos livres sont beaux et que mes lettres ne sont pas belles? Ah! il est vrai; mais aussi vos livres sont pour tout le monde, et mes lettres ne sont que pour vous!… Vous avez sûrement remarqué, au musée, un tableau de Champaigne[33] qui, sans le secours des grâces de l'extérieur, offre, sous des traits vulgaires et presque ignobles, une beauté morale qui touche à l'âme et qu'on n'oublie plus? Il représente deux religieuses: l'une est malade, sa compagne la sert. Celle qui prie pour sa sœur n'observe pas que l'objet de sa sollicitude est privé de la beauté, et pourtant rien ne manque à la tendresse de ses soins, à la ferveur de sa prière; et la pauvre souffrante, dans sa paisible résignation, dans sa douce reconnaissance, ne songe point à examiner si sa bienfaitrice est belle. Que ce tableau devienne le modèle de votre amitié! Supposez-moi semblable à l'une de ces religieuses, et aimez-moi franchement pour l'attachement que j'ai pour vous, et non pour mon extérieur, quel qu'il soit! Tel est le partage auquel mon cœur aspire, je le mérite et je l'obtiendrai. Avant que vous soyez rentré en France, vous m'aurez honorée du nom de sœur, ou, je le promets à Dieu devant vous, ma vie, qui s'est passée à désirer votre affection et à fuir votre présence, achèvera de s'écouler sans que nos regards se soient rencontrés.
[Note 33: Ce tableau de Philippe de Champaigne, que l'on peut voir
aujourd'hui encore au Musée du Louvre, représente deux religieuses de
Port-Royal, la mère Agnès Catherine Arnauld et la sœur Catherine de
Sainte-Suzanne, fille du peintre bruxellois.]
Mon ami, je vous conjure de graver ceci dans votre mémoire!