Eh! bien, j'aime que vous restiez dans votre solitude! Vous dirai-je pourquoi? Je n'en sais rien, car, enfin, je ne profite pas de cette solitude. Est-ce que je serais jaloux d'une personne que je n'ai jamais vue? Pourquoi pas? Vos lettres me plaisent, du désert; elles me plairaient moins, venant de Paris. Seulement ne tombez point dans un abîme! Vos belles descriptions me font frémir.
Je ne m'accoutume point aux ruines de Rome; j'ai assez vu de débris. Il est plus que temps que je rentre dans ma solitude, pour ne plus en sortir. Au fond de tous les tableaux que je vois à présent, j'aperçois toujours ma tombe; elle ne m'effraie pas du tout, j'aime même à la contempler; mais, en même temps, elle m'ôte le goût de tout, l'intérêt de toute chose; en face de la mort, les plus grandes affaires paraissent misérables. Les attachements resteraient encore, mais personne ne s'attache à ce qui s'en va et vieillit, et c'est quand on a le plus besoin d'être entouré qu'on se trouve plus seul et plus délaissé.
Je ne sais quel sera le terme de mon brillant exil; tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il ne sera pas éloigné, puisqu'il dépend toujours de moi d'en finir. J'attendrai sans doute un temps raisonnable; je n'y mettrai point de précipitation; mais, à mon âge, il faut compter par jours et non par années.
Écrivez-moi! Vos lettres me font un plaisir extrême, ne me le retranchez pas! C'est charité que de venir à mon secours.
LIV
De M. de Chateaubriand
Rome, ce 20 novembre 1828.
Votre petit journal du 23 au 28 octobre m'est parvenu. Je vous remercie de me rendre ainsi compte de vos pensées: vous me faites des aveux; est-ce que vous espérez bien ne jamais me voir, ou que mes vieux ans vous mettent en paix? N'importe; ces aveux sont doux, et je les prends pour ce que vous me les donnez. Je ne sais pourquoi ma lettre, arrivée de Rome, vous a rendue tout à coup si triste: qu'est-ce donc que vous avez pour un inconnu, pour un étranger que vos regards n'ont jamais rencontré? Une passion? je l'accepte. Votre imagination amusa votre solitude: elle me plairait même, dans ces jeux où vous vous moqueriez de la vanité d'un homme assez fou pour tomber en imagination à vos pieds, tout chargé du poids d'une longue vie. Il faudra bien enfin que j'arrive jusqu'à vous; si vous avez des illusions, elles s'évanouiront; vous m'aimerez peut-être encore, mais je ne vous tourmenterai plus, si toutefois je vous tourmente.
Je vous ai écrit par l'avant-dernier courrier, le 15 de ce mois.
Écrivez-moi longuement, et j'aimerai Marie.