Laissons cet ennuyeux sujet!
Vous êtes étonnée du contraste de mes succès à Rome et de la tristesse de mes lettres: il existe, il est vrai; on ne peut être mieux accueilli, plus comblé de soins que je ne le suis; mais je me suis mesuré aux ruines de Rome; j'ai trouvé que j'ai vieilli plus qu'elles; je leur ai demandé mes anciennes rêveries, elles ne m'ont donné que des avertissements et des leçons. Je me retire parce que mes années se retirent, parce que je m'en vais, parce qu'il faut finir. Mes pensées ne sont pas le fruit d'un chagrin secret, d'une peine cachée, d'un sentiment de l'injustice des hommes; au contraire, les hommes me rendent plus que je vaux: elles sont le résultat de mon âge. Je suis déterminé à quitter le monde, à me réserver à moi seul mes derniers jours; j'en ai trop donné au public. Je deviens avare du temps lorsqu'il m'échappe; j'aurais dû commencer à thésauriser plus tôt.
Voilà l'explication que désire celle qui veut que je l'appelle mon amie. Elle se plaint encore de la brièveté de mes lettres. Eh! bien, je n'ai jamais écrit si longuement à personne qu'à elle; je ne sais point causer.
Quand reviendrai-je? Au printemps. À cette époque, je demanderai un congé et je passerai, soit en allant, soit en revenant, par le midi de la France, pour voir mon inconnue.
LVIII
À M. de Chateaubriand
H…, le 26 décembre 1828.
Je veux écrire à mon cher maître jusqu'à ce que sa réponse ou son silence m'apprennent qu'il ne faut plus que mes pensées aillent jusqu'à lui, et que je dois reprendre le sentier solitaire que son regard n'éclairera jamais.
Je viens de recevoir sa grave et obligeante lettre du 11 décembre; je le remercie des détails dans lesquels il est entré sur ses dispositions intimes: je n'ose lui dire ma réflexion à ce sujet, mes droits d'amie inconnue ne vont pas jusqu'à exprimer une demi-désapprobation à celui qu'il faudrait choisir pour arbitre suprême de tout ce qui est généreux et élevé. Vous voulez vous retirer; peut-être ne le devez-vous pas? Si, contre mon pressentiment, vous exécutez ce projet, que tous les biens vous suivent! Heureux ceux qui, dans cette retraite, donneront quelques beaux jours à celui qui méritait de ne pas en connaître d'autres!
Les journaux m'ennuient. Ils sont hors de mes goûts et de ma portée; ils blessent mes idées de convenance et de délicatesse. Quant à la Gazette, je ne l'aurais jamais lue si j'en avais été la maîtresse: c'est le journal de ma mère, elle y tient. Les lectures que je lui fais à haute voix sont pour son plaisir, et non pour le mien; c'est pourquoi tant de bassesses et d'irrévérences sont venues, non pas ébranler ma foi dans l'élu de mon cœur, mais contrister mon esprit déjà trop abattu. Je ne lis les Débats assidûment que depuis deux ans, pour y chercher de vos nouvelles. C'est là que j'ai trouvé des détails sur votre infirmerie, votre séjour à Rome, et une foule de choses que j'aurais ignorées si je n'avais pris ce soin. Dernièrement, j'ai été presque jalouse d'une Muse de Nantes[35], non pas de ce qu'elle vous a adressé une épître dédicatoire, car je vous en ai adressé tant d'autres que, pour les sentiments que vous méritez, je ne me crois en arrière de personne (que sous des rapports qui me touchent peu), mais de ce qu'on l'a fait rester à Paris, où vous voulez vous retirer.