Par discrétion, j'avais, monsieur l'ambassadeur, formé le dessein de ne vous écrire qu'après le conclave. Mais j'ai un remerciement à vous faire et une explication à vous donner. Dans votre lettre du 17 février, vous me confirmez votre retour; cette bonne nouvelle mérite bien un remerciement, et je prie Votre Excellence de vouloir bien le trouver ici.

Vous me renouvelez aussi, mon cher maître, la promesse de venir me voir. J'apprécie convenablement cette promesse; elle m'impose l'obligation de vous dire quelques mots de ma position. Ils serviront d'apologie à une démarche qui me coûtera de vifs regrets, mais à laquelle je suis forcée. Jugez-en!

Il y a eu un an au mois de janvier que M. de V… me pria d'aller demander à M. Roy un changement de résidence qui eût été alors, et qui serait encore aujourd'hui, un événement heureux pour nous. Je ne sais si vous avez oublié la raison qui me fit rester ici? Un nouveau malheur réveilla le projet de M. de V…; une banqueroute presque générale à Valence consomma notre ruine, il y a six mois, et me mit dans l'impossibilité de remplir mes engagements avec ma mère autrement qu'en lui abandonnant H… Dès lors il devint indispensable que je fusse solliciter ce que souhaite M. de V… Je devais donc partir pour Paris au mois d'octobre; je ne pus m'y résoudre, je renvoyai mon voyage au mois de décembre, à l'ouverture des Chambres. Quand cette époque fut arrivée, je reculai mon départ jusqu'au mois de mai prochain. Mais, enfin, M. de V… s'est affligé de ces lenteurs; il craint qu'elles n'entraînent la dernière planche à laquelle il voudrait s'attacher. M. de Berbis pense comme lui; je vais donc partir. Si mon cher maître se souvient encore de moi, il me plaindra, il m'approuvera. Il recevra tous ces détails avec indulgence; quelque ennuyeux qu'ils soient, je suis forcée de les lui donner plutôt que de lui laisser croire que c'est par inconstance ou par légèreté que je m'éloigne de chez moi, lorsque le temps approche où il doit y venir. Non, je ne puis renoncer à l'honneur et au bonheur d'y saluer à la fois mon frère et mon hôte, l'élu de mon cœur, je n'y puis renoncer que forcément et avec un regret amer. Adieu donc, espérance trop chère, si longtemps nourrie! Adieu, retraite chérie! montagnes solitaires, tranquille séjour! Adieu! beaux ombrages, eaux fraîches et pures, adieu! et vous, oiseaux du ciel dont mes soins avaient fait des hôtes reconnaissants et fidèles, vous reviendrez ici et je n'y serai plus! Oh! puissé-je y revenir aussi, mais je n'ai pas vos ailes et votre liberté! J'ose à peine vous dire que je regrette les fleurs des pêchers et des amandiers, celles d'acacias et de marronniers, les roses, les cerises, et, je crois, jusqu'aux feuilles des ronces et aux pierres du chemin.

Je n'aime pas Paris; en y arrivant, je m'enchante de musique, de peinture, et d'élégance; j'admire les places publiques et l'intérieur des maisons; mais ces impressions agréables se dissipent promptement, et j'y reste en souffrance; mon âme y est attristée, mes sens blessés. Je regrette les champs, leur liberté, leur silence, et surtout leurs loisirs. Le mouvement tumultueux de Paris m'y fait éprouver le même malaise que les quatre-vingt-seize ans de Fontenelle lui causaient. Il n'éprouvait, disait-il, d'autre mal que la difficulté d'être. Moi, à Paris, je n'ai pas le temps d'être. Je me fais aussi une peine de revoir le monde, que j'ai oublié; je ne sais plus causer, il me sera peut-être plus facile de chanter comme une fauvette ou de parler comme un livre que de soutenir la conversation la plus ordinaire; mais tout cela s'efface devant une pensée dominante: je vous verrai! Je profiterai de tous les moments que vous pourrez me donner. Puissé-je vous paraître aussi affectionnée que je le suis en effet, aussi aimable que je voudrais l'être pour gagner votre amitié, durant le seul temps de ma vie que je dois passer près de vous! Vous-même, mon frère, resterez-vous longtemps à Paris? Soyez assez bon pour me le dire, parce que je veux régler mon itinéraire sur le vôtre, autant qu'il me sera possible! Que j'aimerais à savoir beaucoup de choses de vous avant de vous voir! Je m'effraie de paraître devant vous en ne connaissant que quelques-uns de vos ouvrages, tandis que, vous, vous me connaissez si bien. J'espère que je comprendrai mieux vos paroles que vos lettres, qui me causent souvent du trouble et du découragement. Cependant, je trouve dans chacune d'elles un mot que je crois tendre et que je prends pour moi; ce mot renoue mon lien, et me fait de nouveau vous écrire en toute confiance; mais il me vient souvent à votre sujet des pensées qui ne sont pas moins singulières que notre position; une entre mille: Quand les génies vivent sur la terre, sont-ils susceptibles de soins tendres et doux envers les mortels qui leur sont donnés?

Je ne sais encore où je logerai à Paris. C'est pourquoi je vous prie de vouloir bien m'écrire chez M. Henri Hildebrand; j'y enverrai chercher vos lettres. Je désire que vous m'écriviez le plus souvent possible, et que vos lettres soient bien bonnes! Elles seules pourraient alléger mes regrets.

Adieu, monsieur l'ambassadeur, je prie Votre Excellence de ranimer mon souvenir dans son esprit; tant de choses l'occupent que je crains d'en être effacée.

MARIE.

J'ai toujours suivi mon cher maître. La mort de Léon XII, qui l'aimait et dont il possédait la confiance et l'affection, le beau discours de l'ambassadeur de France au conclave, et le succès de la fouille[43] m'ont occupée tour à tour.

[Note 43: Le 12 février, Chateaubriand écrivait à Mme Récamier: «La fouille réussit. J'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme drapé, une inscription funèbre d'un frère pour sa jeune sœur, ce qui m'a attendri».]

LXV