Je pensais aussi à la satisfaction avec laquelle vous alliez vous retrouver dans la solitude. Je vous voyais au milieu des heureux que vous faites, laissant arriver jusqu'à vous les bénédictions du retour, visitant vos arbres, examinant tout, et bon pour tous. Mais la haïssable politique, la foule des amis et des ennemis, les tracasseries, les négociations, les incertitudes, ne viendront que trop tôt troubler ce bonheur suave; et, lorsque vous voudrez enfin vous reposer de tant de bruit et d'ennui, vous viendrez accueillir votre dernière sœur. Mais je reviens; j'ai vu vos vieux prêtres; deux d'entre eux s'amusaient à voir faucher les gazons; plusieurs femmes étaient établies avec leurs ouvrages et leurs livres entre des massifs de cilytes et de lilas. Je me trouvais dans la cuisine au moment où on dressait le dîner, simple, mais excellent, que vous leur offrez. Les malades, si bien soignés, si bien servis dans leurs jolis lits; les petites chambres si riantes, si bien pourvues de tout ce qui est commode; des sœurs si douces, des protecteurs si bons, tant de consolations réunies là que le malheur y est vaincu, ô mon maître! Vous vous êtes réduit en esclavage pour racheter les infortunes d'autrui. Dans cette chapelle où j'ai humblement remercié Dieu de vos vertus et de votre retour, j'ai demandé où était votre place? «Oh! me dit votre Henri, sa place! sur la dernière chaise, derrière la dernière colonne tout à fait»… On juge mal, dans l'éloignement; aucune des idées qui m'occupaient à l'avance ne m'est venue, et cette retraite que je croyais sévère est toute gracieuse, toute aimable, j'y trouvais tout le monde digne d'envie. Je voudrais m'appeler Silence, et être la dernière des sœurs de la maison. Je suis restée longtemps avec la Supérieure, je lui ai demandé si elle ne se trouvait pas bien plus heureuse dans ce lieu charmant que dans cet entassement d'infortunes (l'hospice de la Charité), où elle était auparavant. «Non, m'a-t-elle dit, le contentement est le même quand on fait son devoir.» Oh! je l'avoue, cette vertueuse abnégation est au-dessus de ma portée. Je comprends mieux le regard de la sainte[45], qui dévoile si simplement tout ce que l'âme humaine peut contenir de tendresse et d'adoration.

[Note 45: Sainte Thérèse, dans le tableau de Gérard qui ornait l'autel de la chapelle de l'Infirmerie.]

Note de Mme de V..—M. de Chateaubriand est arrivé à Paris le jeudi 28 mai, à deux heures.

LXIX

De M. de Chateaubriand

Paris, jeudi soir, 28 mai 1829,

Vous avez vu ma petite maison; maintenant c'est moi qu'il faut voir. Comment allez-vous faire? Vous voilà obligée de me donner un rendez-vous; dites-moi donc l'heure et le jour de la fin de nos illusions!

LXX

À M. de Chateaubriand

Paris, 28 mai à minuit, 1829.