Et déjà, par ce seul énoncé, ne voit-on pas combien est peu justifiée la principale critique mise en avant par les adversaires des Mémoires, et à laquelle les amis mêmes de Chateaubriand se croyaient obligés de souscrire, M. de Marcellus, par exemple, son ancien secrétaire à l'ambassade de Londres, qui, dans la préface de son intéressant volume sur Chateaubriand et son temps, signale le «décousu» du livre de son maître, et ajoute, non sans tristesse: «Ce dernier de ces ouvrages n'a point subi les combinaisons d'une composition uniforme. Revu sans cesse, il n'a jamais été pour ainsi dire coordonné. C'est une série de fragments sans plan, presque sans symétrie, tracés de verve, suivant le caprice du jour [29].» C'est justement le contraire qui est vrai.

Ce n'est pas tout. Lors des lectures de l'Abbaye-au-Bois, en 1834, les auditeurs avaient été frappés, tout particulièrement, de la beauté des Prologues qui ouvraient la plupart des livres des mémoires. Voici, par exemple, ce qu'en disait Edgar Quinet:

Ces Mémoires sont fréquemment interrompus par des espèces de prologues mis en tête de chaque livre... Le poète se réserve là tous ses droits, et il se donne pleine carrière; le trop plein de son imagination, que la réalité ne peut pas garder, déborde en nappes enchantées dans des bassins de vermeil. Il y a de ces commencements pleins de larmes qui mènent à une histoire burlesque, et de comiques débuts qui conduisent à une fin tragique; ils représentent véritablement la fantaisie qui va et vient dans l'infini, les yeux fermés, et qui se réveille en sursaut là où la vie la blesse. Par là, vous sentez, à chaque point de cet ouvrage, la jeunesse et la vieillesse, la tristesse et la joie, la vie et la mort, la réalité et l'idéal, le présent et le passé, réunis et confondus dans l'harmonie et l'éternité d'une œuvre d'art [30].

L'enthousiasme de Jules Janin à l'endroit de ces Prologues n'était pas moins vif:

Il faut vous dire que chaque livre nouveau de ces Mémoires commence par un magnifique exorde... Ces introductions dont je vous parle sont de superbes morceaux oratoires qui ne sont pas des hors-d'œuvre, qui entrent, au contraire, profondément dans le récit principal, tant ils servent admirablement à désigner l'heure, le lieu, l'instant, la disposition d'âme et d'esprit dans lesquels l'auteur pense, écrit et raconte... Dans ces merveilleux préliminaires, la perfection de la langue française a été poussée à un degré inouï, même pour la langue de M. de Chateaubriand [31].

Jules Janin avait raison. Ces Prologues n'étaient pas des hors-d'œuvre à la place que Chateaubriand leur avait assignée. Dans les éditions actuelles, survenant au cours même du récit qu'ils interrompent sans que l'on sache pourquoi, ils déroutent et déconcertent le lecteur: ce qui était une beauté est devenu un défaut.

De même qu'il avait mis le meilleur de son art dans ces Prologues, dans ces commencements, de même aussi Chateaubriand s'applique à bien finir ses livres. Chacun d'eux se termine d'ordinaire par des réflexions générales, par des vues d'ensemble, par des traits d'un effet grandiose et poétique. Ce sont de beaux finales, à la condition de venir à la fin du morceau. S'ils viennent au milieu, comme aujourd'hui, ils font l'effet d'une dissonance. Un exemple, entre vingt autres, va permettre d'en juger.

Le livre Ier de la seconde partie des Mémoires est consacré au Génie du Christianisme. L'auteur, après avoir parlé des circonstances dans lesquelles parut son ouvrage, finit par cette belle page:

Si l'influence de mon travail ne se bornait pas au changement que, depuis quarante années, il a produit parmi les générations vivantes; s'il servait encore à ranimer chez les tard-venus une étincelle des vérités civilisatrices de la terre; si ce léger symptôme de vie que l'on croit apercevoir s'y soutenait dans les générations à venir, je m'en irais plein d'espérance dans la miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m'oublie pas dans tes prières, quand je serai parti; mes fautes m'arrêteront peut-être à ces portes où ma charité avait crié pour toi: «Ouvrez-vous, portes éternelles! Elevamini, portæ æternales [32]

Dans la pensée de Chateaubriand, le lecteur devait rester sur ces paroles, s'y arrêter au moins le temps nécessaire pour lui donner cette prière, si chrétiennement demandée. Les éditeurs de 1849 ne l'ont pas voulu; car aussitôt après, et sans que rien l'avertisse qu'ici prend fin un des livres des Mémoires, le lecteur tombe brusquement sur les lignes suivantes: