Le calme nous arrêta avec la nuit au débouquement de la rade; les feux de la ville et les phares s'allumèrent: ces lumières qui tremblaient sous mon toit paternel semblaient à la fois me sourire et me dire adieu, en m'éclairant parmi les rochers, les ténèbres de la nuit et l'obscurité des flots.

Je n'emportais que ma jeunesse et mes illusions; je désertais un monde dont j'avais foulé la poussière et compté les étoiles, pour un monde de qui la terre et le ciel m'étaient inconnus. Que devait-il m'arriver si j'atteignais le but de mon voyage? Égaré sur les rives hyperboréennes, les années de discorde qui ont écrasé tant de générations avec tant de bruit seraient tombées en silence sur ma tête; la société eût renouvelé sa face, moi absent. Il est probable que je n'aurais jamais eu le malheur d'écrire; mon nom serait demeuré ignoré, ou il ne s'y fût attaché qu'une de ces renommées paisibles au-dessous de la gloire, dédaignées de l'envie et laissées au bonheur. Qui sait si j'eusse repassé l'Atlantique, si je ne me serais point fixé dans les solitudes, à mes risques et périls explorées et découvertes, comme un conquérant au milieu de ses conquêtes!

Mais non! je devais rentrer dans ma patrie pour y changer de misères, pour y être toute autre chose que ce que j'avais été. Cette mer, au giron de laquelle j'étais né, allait devenir le berceau de ma seconde vie: j'étais porté par elle, dans mon premier voyage, comme dans le sein de ma nourrice, dans les bras de la confidente de mes premiers pleurs et de mes premiers plaisirs.

Le jusant, au défaut de la brise, nous entraîna au large, les lumières du rivage diminuèrent peu à peu et disparurent. Épuisé de réflexions, de regrets vagues, d'espérances plus vagues encore, je descendis à ma cabine: je me couchai, balancé dans mon hamac au bruit de la lame qui caressait le flanc du vaisseau. Le vent se leva; les voiles déferlées qui coiffaient les mâts s'enflèrent, et quand je montai sur le tillac le lendemain matin, on ne voyait plus la terre de France.

Ici changent mes destinées: «Encore à la mer! Again to sea!» (Byron.)

LIVRE VI [428]

Prologue. -- Traversée de l'océan. -- Francis Tulloch. -- Christophe Colomb. -- Camoëns. -- Les Açores. -- Île Graciosa. -- Jeux marins. -- Île Saint-Pierre. -- Côtes de la Virginie. -- Soleil couchant. -- Péril. -- J'aborde en Amérique. -- Baltimore. -- Séparation des passagers. -- Tulloch. -- Philadelphie. -- Le général Washington. -- Parallèle de Washington et de Bonaparte. -- Voyage de Philadelphie à New-York et à Boston. -- Mackenzie. -- Rivière du nord. -- Chant de la passagère. -- M. Swift. -- Départ pour la cataracte de Niagara avec un guide hollandais. -- M. Violet. -- Mon accoutrement sauvage. -- Chasse. -- Le carcajou et le renard canadien. -- Rate musquée. -- Chiens pêcheurs. -- Insectes. -- Montcalm et Wolfe. -- Campement au bord du lac des Onondagas. -- Arabes. -- Course botanique. -- L'Indienne et la vache. -- Un Iroquois. -- Sachem des Onondagas. -- Velly et les Franks. -- Cérémonie de l'hospitalité. -- Anciens grecs. -- Voyage du lac des Onondagas à la rivière Genesee. -- Abeilles, défrichements. -- Hospitalité. -- Lit. -- Serpent à sonnettes enchanté. -- Cataracte de Niagara. -- Serpent à sonnettes. -- Je tombe au bord de l'abîme. -- Douze jours dans une hutte. -- Changement de mœurs chez les sauvages. -- Naissance et mort. -- Montaigne. -- Chant de la couleuvre. -- Pantomime d'une petite Indienne, original de Mila. -- Incidences. -- Ancien Canada. -- Population indienne. -- Dégradation des mœurs. -- Vraie civilisation répandue par la religion. -- Fausse civilisation introduite par le commerce. -- Coureurs de bois. -- Factoreries. -- Chasses. -- Métis ou Bois-brûlés. -- Guerres des compagnies. -- Mort des langues indiennes. -- Anciennes possessions françaises en Amérique. -- Regrets. -- Manie du passé. -- Billet de Francis Conyngham. -- Manuscrit original en Amérique. -- Lacs du Canada. -- Flotte de canots indiens. -- Ruines de la nature. -- Vallée du tombeau. -- Destinée des fleuves. -- Fontaine de Jouvence. -- Muscogulges et siminoles. -- Notre camp. -- Deux Floridiennes. -- Ruines sur l'Ohio. -- Quelles étaient les demoiselles Muscogulges. -- Arrestation du roi à Varennes. -- J'interromps mon voyage pour repasser en Europe. -- Dangers pour les États-Unis. -- Retour en Europe. -- Naufrage.

Trente et un ans après m'être embarqué, simple sous-lieutenant, pour l'Amérique, je m'embarquais pour Londres, avec un passe-port conçu en ces termes: «Laissez passer, disait ce passe-port, laissez passer sa seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du roi près Sa Majesté Britannique, etc.» Point de signalement; ma grandeur devait faire connaître mon visage en tous lieux. Un bateau à vapeur, nolisé pour moi seul, me porte de Calais à Douvres. En mettant le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis salué par le canon du fort [429]. Un officier vient, de la part du commandant, m'offrir une garde d'honneur. Descendu à Shipwright-Inn [430], le maître et les garçons de l'auberge me reçoivent bras pendants et tête nue. Madame la mairesse m'invite à une soirée, au nom des plus belles dames de la ville. M. Billing [431], attaché à mon ambassade, m'attendait. Un dîner d'énormes poissons et de monstrueux quartiers de bœuf restaure monsieur l'ambassadeur, qui n'a point d'appétit et qui n'était pas du tout fatigué. Le peuple, attroupé sous mes fenêtres, fait retentir l'air de huzzas. L'officier revient et pose, malgré moi, des sentinelles à ma porte. Le lendemain, après avoir distribué force argent du roi mon maître, je me mets en route pour Londres, au ronflement du canon, dans une légère voiture, qu'emportent quatre beaux chevaux menés au grand trot par deux élégants jockeys. Mes gens suivent dans d'autres carrosses; des courriers à ma livrée accompagnent le cortège. Nous passons Cantorbery, attirant les yeux de John Bull et des équipages qui nous croisent. A Black-Heath, bruyère jadis hantée des voleurs, je trouve un village tout neuf. Bientôt m'apparaît l'immense calotte de fumée qui couvre la cité de Londres.