Le château du comte de Bedée [131] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie; l'hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement [132], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée [133], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement; mais on ne l'écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille; d'autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies: elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j'arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne: passer de Combourg à Monchoix, c'était passer du désert dans le monde, du donjon d'un baron du moyen âge à la villa d'un prince romain.
Le jour de l'Ascension de l'année 1775, je partis de chez ma grand'mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J'avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue [134]. Nous montâmes à l'Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s'envieillissait [135] d'un quinconce d'ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière; le chrétien ne parvenait à l'église qu'à travers la région des sépulcres: c'est par la mort qu'on arrive à la présence de Dieu.
Déjà les religieux occupaient les stalles; l'autel était illuminé d'une multitude de cierges; des lampes descendaient des différentes voûtes: il y a, dans les édifices gothiques [136], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges: je me plaçai dans celui du milieu; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite [137].
La messe commença: à l'offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières; après quoi on m'ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d'une image de la Vierge. On me revêtit d'un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l'efficacité des vœux; il rappela l'histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l'Orient avec saint Louis; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l'intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu [138]. Ce moine, qui me racontait l'histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l'histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
Tu proverai si come sà di sale
Lo pane altrui, e com' è duro calle
Lo scendere e il salir per l' altrui scale.
E quel che più ti graverà le spalle,
Sarà la compagnia malvagia e scempia,
Con la qual tu cadrai in questa valle;
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
Si farà contra te....................
.....................................
Di sua bestialitate il suo processo
Farà la pruova: si ch'a te fia bello.
Averti fatta parte, per te stesso [139].
«Tu sauras combien le pain d'autrui a le goût du
sel, combien est dur le degré du monter et du descendre
de l'escalier d'autrui. Et ce qui pèsera encore
davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise
et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate,
toute folle, toute impie, se tournera contre toi.
.....................................
.....................................
De sa stupidité sa conduite fera preuve; tant qu'à toi
il sera beau de t'être fait un parti de toi-même.»
Depuis l'exhortation du bénédictin, j'ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j'ai fini par l'accomplir.
J'ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels: ce ne sont pas mes vêtements qu'il faudrait suspendre aujourd'hui à ces temples, ce sont mes misères.
On me ramena à Saint-Malo [140]. Saint Malo n'est point l'Aleth de la Notitia imperii: Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l'embouchure de la Rance. En face d'Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l'ermite Aaron, qui, l'an 507 [141], établit dans cette île sa demeure; c'est la date de la victoire de Clovis sur Alaric; l'un fonda un petit couvent, l'autre une grande monarchie, édifices également tombés.
Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d'Aleth [142], attiré qu'il fut par la renommée d'Aaron, le visita. Chapelain de l'oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l'île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.