La vie que nous menions à Combourg, ma sœur et moi, augmentait l'exaltation de notre âge et de notre caractère. Notre principal désennui consistait à nous promener côte à côte dans le grand Mail, au printemps sur un tapis de primevères, en automne sur un lit de feuilles séchées, en hiver sur une nappe de neige que brodait la trace des oiseaux, des écureuils et des hermines. Jeunes comme les primevères, tristes comme la feuille séchée, purs comme la neige nouvelle, il y avait harmonie entre nos récréations et nous.
Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant parler avec ravissement de la solitude, me dit: «Tu devrais peindre tout cela.» Ce mot me révéla la Muse; un souffle divin passa sur moi. Je me mis à bégayer des vers, comme si c'eût été ma langue naturelle; jour et nuit je chantais mes plaisirs, c'est-à-dire mes bois et mes vallons [235]; je composais une foule de petites idylles ou tableaux de la nature [236]. J'ai écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose: M. de Fontanes prétendait que j'avais reçu les deux instruments.
Ce talent que me promettait l'amitié s'est-il jamais levé pour moi? Que de choses j'ai vainement attendues! Un esclave, dans l'Agamemnon d'Eschyle, est placé en sentinelle au haut du palais d'Argos; ses yeux cherchent à découvrir le signal convenu du retour des vaisseaux; il chante pour solacier ses veilles, mais les heures s'envolent et les astres se couchent, et le flambeau ne brille pas. Lorsque, après maintes années, sa lumière tardive apparaît sur les flots, l'esclave est courbé sous le poids du temps; il ne lui reste plus qu'à recueillir des malheurs, et le chœur lui dit: «qu'un vieillard est une ombre errante à la clarté du jour.» [Grec: Οναρ ἡμερόφαντον ἀλαίνει].
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Dans les premiers enchantements de l'inspiration, j'invitai Lucile à m'imiter. Nous passions des jours à nous consulter mutuellement, à nous communiquer ce que nous avions fait, ce que nous comptions faire. Nous entreprenions des ouvrages en commun; guidés par notre instinct, nous traduisîmes les plus beaux et les plus tristes passages de Job et de Lucrèce sur la vie: le Tædet animam meam vitæ meæ, l'Homo natus de muliere, le Tum porro puer, ut sævis projectus ab undis navita, etc. Les pensées de Lucile n'étaient que des sentiments: elles sortaient avec difficulté de son âme; mais quand elle parvenait à les exprimer, il n'y avait rien au-dessus. Elle a laissé une trentaine de pages manuscrites; il est impossible de les lire sans être profondément ému. L'élégance, la suavité, la rêverie, la sensibilité passionnée de ces pages offrent un mélange du génie grec et du génie germanique [237].
L'AURORE.
«Quelle douce clarté vient éclairer l'Orient! Est-ce la jeune Aurore qui entr'ouvre au monde ses beaux yeux chargés des langueurs du sommeil? Déesse charmante, hâte-toi! quitte la couche nuptiale, prends la robe de pourpre; qu'une ceinture moelleuse la retienne dans ses nœuds; que nulle chaussure ne presse tes pieds délicats: qu'aucun ornement ne profane tes belles mains faites pour entr'ouvrir les portes du jour. Mais tu te lèves déjà sur la colline ombreuse. Tes cheveux d'or tombent en boucles humides sur ton col de rose. De ta bouche s'exhale un souffle pur et parfumé. Tendre déité, toute la nature sourit à ta présence; toi seule verses des larmes, et les fleurs naissent.»
A LA LUNE.
«Chaste déesse! déesse si pure, que jamais même les roses de la pudeur ne se mêlent à tes tendres clartés, j'ose te prendre pour confidente de mes sentiments. Je n'ai point, non plus que toi, à rougir de mon propre cœur. Mais quelquefois le souvenir du jugement injuste et aveugle des hommes couvre mon front de nuages, ainsi que le tien. Comme toi, les erreurs et les misères de ce monde inspirent mes rêveries. Mais plus heureuse que moi, citoyenne des cieux, tu conserves toujours la sérénité; les tempêtes et les orages qui s'élèvent de notre globe glissent sur ton disque paisible. «Déesse aimable à ma tristesse, verse ton froid repos dans mon âme.»
L'INNOCENCE. «Fille du ciel, aimable innocence, si j'osais de quelques-uns de tes traits essayer une faible peinture, je dirais que tu tiens lieu de vertu à l'enfance, de sagesse au printemps de la vie, de beauté à la vieillesse et de bonheur à l'infortune; qu'étrangère à nos erreurs, tu ne verses que des larmes pures, et que ton sourire n'ai rien que de céleste. Belle innocence! mais quoi! les dangers t'environnent, l'envie t'adresse tous ses traits: trembleras-tu, modeste innocence? chercheras-tu à te dérober aux périls qui te menacent? Non, je te vois debout, endormie, la tête appuyée sur un autel.»