Ginguené, Chamfort, mes anciens amis les gens de lettres, étaient charmés de la journée du 20 juin. La Harpe, continuant ses leçons au Lycée, criait d'une voix de Stentor: «Insensés! vous répondiez à toutes les représentations du peuple: Les baïonnettes! les baïonnettes! Eh bien! les voilà les baïonnettes!» Quoique mon voyage en Amérique m'eût rendu un personnage moins insignifiant, je ne pouvais m'élever à une si grande hauteur de principes et d'éloquence. Fontanes courait des dangers par ses anciennes liaisons avec la Société monarchique. Mon frère faisait partie d'un club d'enragés. Les Prussiens marchaient en vertu d'une convention des cabinets de Vienne et de Berlin; déjà une affaire assez chaude avait eu lieu entre les Français et les Autrichiens, du côté de Mons. Il était plus que temps de prendre une détermination.

Mon frère et moi, nous nous procurâmes de faux passe-ports pour Lille: nous étions deux marchands de vin, gardes nationaux de Paris, dont nous portions l'uniforme, nous proposant de soumissionner les fournitures de l'armée. Le valet de chambre de mon frère, Louis Poullain, appelé Saint-Louis, voyageait sous son propre nom; bien que de Lamballe, en Basse-Bretagne, il allait voir ses parents en Flandre. Le jour de notre émigration fut fixé au 15 de juillet, lendemain de la seconde fédération. Nous passâmes le 14 dans les jardins de Tivoli, avec la famille de Rosambo, mes sœurs et ma femme. Tivoli appartenait à M. Boutin, dont la fille avait épousé M. de Malesherbes[51]. Vers la fin de la journée, nous vîmes errer à la débandade bon nombre de fédérés, sur les chapeaux desquels on avait écrit à la craie: «Petion, ou la mort!» Tivoli, point de départ de mon exil, devait devenir un rendez-vous de jeux et de fêtes[52]. Nos parents se séparèrent de nous sans tristesse; ils étaient persuadés que nous faisions un voyage d'agrément. Mes quinze cents francs retrouvés semblaient un trésor suffisant pour me ramener triomphant à Paris.

Le 15 juillet, à six heures du matin, nous montâmes en diligence: nous avions arrêté nos places dans le cabriolet, auprès du conducteur: le valet de chambre, que nous étions censés ne pas connaître, s'enfourna dans le carrosse avec les autres voyageurs. Saint-Louis était somnambule; il allait la nuit chercher son maître dans Paris, les yeux ouverts, mais parfaitement endormi. Il déshabillait mon frère, le mettait au lit, toujours dormant, répondant à tout ce qu'on lui disait pendant ses attaques: «Je sais, je sais,» ne s'éveillant que quand on lui jetait de l'eau froide au visage: homme d'une quarantaine d'années, haut de près de six pieds, et aussi laid qu'il était grand. Ce pauvre garçon, très respectueux, n'avait jamais servi d'autre maître que mon frère; il fut tout troublé lorsqu'au souper il lui fallut s'asseoir à table avec nous. Les voyageurs, fort patriotes, parlant d'accrocher les aristocrates à la lanterne, augmentaient sa frayeur. L'idée qu'au bout de tout cela, il serait obligé de passer à travers l'armée autrichienne, pour s'aller battre à l'armée des princes, acheva de déranger son cerveau. Il but beaucoup et remonta dans la diligence; nous rentrâmes dans le coupé.

Au milieu de la nuit, nous entendons les voyageurs crier, la tête à la portière: «Arrêtez, postillon, arrêtez!» On arrête, la portière de la diligence s'ouvre, et aussitôt des voix de femmes et d'hommes: «Descendez, citoyen, descendez! on n'y tient pas, descendez, cochon! c'est un brigand! descendez, descendez!» Nous descendons aussi, nous voyons Saint-Louis bousculé, jeté en bas du coche, se relevant, promenant ses yeux ouverts et endormis autour de lui, se mettant à fuir à toutes jambes, sans chapeau, du côté de Paris. Nous ne le pouvions réclamer, car nous nous serions trahis; il le fallait abandonner à sa destinée. Pris et appréhendé au premier village, il déclara qu'il était le domestique de M. le comte de Chateaubriand, et qu'il demeurait à Paris, rue de Bondy. La maréchaussée le conduisit de brigade en brigade chez le président de Rosambo; les dépositions de ce malheureux homme servirent à prouver notre émigration, et à envoyer mon frère et ma belle-sœur à l'échafaud.

Le lendemain, au déjeuner de la diligence, il fallut écouter vingt fois toute l'histoire: «Cet homme avait l'imagination troublée; il rêvait tout haut; il disait des choses étranges; c'était sans doute un conspirateur, un assassin qui fuyait la justice.» Les citoyennes bien élevées rougissaient en agitant de grands éventails de papier vert à la Constitution. Nous reconnûmes aisément dans ces récits les effets du somnambulisme, de la peur et du vin.

Arrivés à Lille, nous cherchâmes la personne qui nous devait mener au delà de la frontière. L'émigration avait ses agents de salut qui devinrent, par le résultat, des agents de perdition. Le parti monarchique était encore puissant, la question non décidée; les faibles et les poltrons servaient, en attendant l'événement.

Nous sortîmes de Lille avant la fermeture des portes: nous nous arrêtâmes dans une maison écartée, et nous ne nous mîmes en route qu'à dix heures du soir, lorsque la nuit fut tout à fait close; nous ne portions rien avec nous; nous avions une petite canne à la main; il n'y avait pas plus d'un an que je suivais ainsi mon Hollandais dans les forêts américaines.

Nous traversâmes des blés parmi lesquels serpentaient des sentiers à peine tracés. Les patrouilles françaises et autrichiennes battaient la campagne: nous pouvions tomber dans les unes et dans les autres, ou nous trouver sous le pistolet d'une vedette. Nous entrevîmes de loin des cavaliers isolés, immobiles et l'arme au poing; nous ouîmes des pas de chevaux dans des chemins creux; en mettant l'oreille à terre, nous entendîmes le bruit régulier d'une marche d'infanterie. Après trois heures d'une route tantôt faite en courant, tantôt lentement sur la pointe du pied, nous arrivâmes au carrefour d'un bois où quelques rossignols chantaient en tardivité. Une compagnie de hulans qui se tenait derrière une haie fondit sur nous le sabre haut. Nous criâmes: «Officiers qui vont rejoindre les princes!» Nous demandâmes à être conduits à Tournay, déclarant être en mesure de nous faire reconnaître. Le commandant du poste nous plaça entre ses cavaliers et nous emmena.

Quand le jour fut venu, les hulans aperçurent nos uniformes de gardes nationaux sous nos redingotes, et insultèrent les couleurs que la France allait faire porter à l'Europe vassale.

Dans le Tournaisis, royaume primitif des Franks, Clovis résida pendant les premières années de son règne; il partit de Tournay avec ses compagnons, appelé qu'il était à la conquête des Gaules: «Les armes attirent à elles tous les droits,» dit Tacite. Dans cette ville d'où sortit en 486 le premier roi de la première race, pour fonder sa longue et puissante monarchie, j'ai passé en 1792 pour aller rejoindre les princes de la troisième race sur le sol étranger, et j'y repassai en 1815, lorsque le dernier roi des Français abandonnait le royaume du premier roi des Franks: omnia migrant.