Madame Suard[390], qui demeurait rue Royale, avait un coq dont le chant, traversant l'intérieur des cours, importunait madame de Coislin. Elle écrivit à madame Suard: «Madame faites couper le cou à votre coq.» Madame Suard renvoya le messager avec ce billet: «Madame, j'ai l'honneur de vous répondre que je ne ferai pas couper le cou à mon coq.» La correspondance en demeura là. Madame de Coislin dit à madame de Chateaubriand: «Ah! mon cœur, dans quel temps nous vivons! C'est pourtant cette fille de Panckouke, la femme de ce membre de l'Académie, vous savez?»

M. Hennin[391], ancien commis des affaires étrangères, et ennuyeux comme un protocole, barbouillait de gros romans. Il lisait un jour à madame de Coislin une description: une amante en larmes et abandonnée pêchait mélancoliquement un saumon. Madame de Coislin, qui s'impatientait et n'aimait pas le saumon, interrompit l'auteur, et lui dit de cet air sérieux qui la rendait si comique: «Monsieur Hennin, ne pourriez-vous faire prendre un autre poisson à cette dame?»

Les histoires que faisait madame de Coislin ne pouvaient se retenir, car il n'y avait rien dedans; tout était dans la pantomime, l'accent et l'air de la conteuse: jamais elle ne riait. Il y avait un dialogue entre monsieur et madame Jacqueminot, dont la perfection passait tout. Lorsque, dans la conversation entre les deux époux, madame Jacqueminot répliquait: «Mais, monsieur Jacqueminot!» ce nom était prononcé d'un tel ton qu'un fou rire vous saisissait. Obligée de le laisser passer, madame de Coislin attendait gravement, en prenant du tabac.

Lisant dans un journal la mort de plusieurs rois, elle ôta ses lunettes et dit en se mouchant: «Il y a une épizootie sur les bêtes à couronne.»

Au moment où elle était prête à passer, on soutenait au bord de son lit qu'on ne succombait que parce qu'on se laissait aller; que si l'on était bien attentif et qu'on ne perdît jamais de vue l'ennemi, on ne mourrait point: «Je le crois, dit-elle; mais j'ai peur d'avoir une distraction.» Elle expira.

Je descendis le lendemain chez elle; je trouvai monsieur et madame d'Avaray[392], sa sœur et son beau-frère, assis devant la cheminée, une petite table entre eux, et comptant les louis d'un sac qu'ils avaient tiré d'une boiserie creuse. La pauvre morte était là dans son lit, les rideaux à demi fermés: elle n'entendait plus le bruit de l'or qui aurait dû la réveiller, et que comptaient des mains fraternelles.

Dans les pensées écrites par la défunte sur des marges d'imprimés et sur des adresses de lettres, il y en avait d'extrêmement belles. Madame de Coislin m'a montré ce qui restait de la cour de Louis XV sous Bonaparte et après Louis XVI, comme madame d'Houdetot m'avait fait voir ce qui traînait encore, au XIXe siècle, de la société philosophique.

Dans l'été de l'année 1805, j'allai rejoindre madame de Chateaubriand à Vichy, où madame de Coislin l'avait menée, comme je viens de le dire. Je n'y trouvai point Jussac, Termes, Flamarens que madame de Sévigné avait devant et après elle, en 1677; depuis cent vingt et quelques années, ils dormaient. Je laissai à Paris ma sœur, madame de Caud, qui s'y était établie depuis l'automne de 1804. Après un court séjour à Vichy, madame de Chateaubriand me proposa de voyager, afin de nous éloigner pendant quelque temps des tracasseries politiques.

On a recueilli dans mes œuvres deux petits Voyages que je fis alors en Auvergne et au Mont-Blanc[393]. Après trente-quatre ans d'absence, des hommes, étrangers à ma personne, viennent de me faire, à Clermont, la réception qu'on fait à un vieil ami. Celui qui s'est longtemps occupé des principes dont la race humaine jouit en communauté, a des amis, des frères et des sœurs dans toutes les familles: car si l'homme est ingrat, l'humanité est reconnaissante. Pour ceux qui se sont liés avec vous par une bienveillante renommée, et qui ne vous ont jamais vu, vous êtes toujours le même; vous avez toujours l'âge qu'ils vous ont donné; leur attachement, qui n'est point dérangé par votre présence, vous voit toujours jeune et beau comme les sentiments qu'ils aiment dans vos écrits.

Lorsque j'étais enfant, dans ma Bretagne, et que j'entendais parler de l'Auvergne, je me figurais que celle-ci était un pays bien loin, bien loin, où l'on voyait des choses étranges, où l'on ne pouvait aller qu'avec grand péril, en cheminant sous la garde de la sainte Vierge. Je ne rencontre point sans une sorte de curiosité attendrie ces petits Auvergnats qui vont chercher fortune dans ce grand monde avec un petit coffret de sapin. Ils n'ont guère que l'espérance dans leur boîte, en descendant de leurs rochers; heureux s'ils la rapportent!