Il est curieux d'entendre aujourd'hui d'ignorants philosophes et des démocrates bavards crier contre les religieux, comme si ces prolétaires enfroqués, ces ordres mendiants à qui nous devons presque tout, avaient été des gentilshommes.
Cologne me remit en mémoire Caligula et saint Bruno[56]: j'ai vu le reste des digues du premier à Baïes, et la cellule abandonnée du second à la Grande-Chartreuse.
Je remontai le Rhin jusqu'à Coblentz (Confluentia). L'armée des princes n'y était plus. Je traversai ces royaumes vides, inania regna; je vis cette belle vallée du Rhin, le Tempé des muses barbares, où des chevaliers apparaissaient autour des ruines de leurs châteaux, où l'on entend la nuit des bruits d'armes, quand la guerre doit survenir.
Entre Coblentz et Trèves, je tombai dans l'armée prussienne: je filais le long de la colonne, lorsque, arrivé à la hauteur des gardes, je m'aperçus qu'ils marchaient en bataille avec du canon en ligne; le roi[57] et le duc de Brunswick[58] occupaient le centre du carré, composé des vieux grenadiers de Frédéric. Mon uniforme blanc attira les yeux du roi: il me fit appeler; le duc de Brunswick et lui mirent le chapeau à la main, et saluèrent l'ancienne armée française dans ma personne. Ils me demandèrent mon nom, celui de mon régiment, le lieu où j'allais rejoindre les princes. Cet accueil militaire me toucha: je répondis avec émotion qu'ayant appris en Amérique le malheur de mon roi, j'étais revenu pour verser mon sang à son service. Les officiers et généraux qui environnaient Frédéric-Guillaume firent un mouvement approbatif, et le monarque prussien me dit: «Monsieur, on reconnaît toujours les sentiments de la noblesse française.» Il ôta de nouveau son chapeau, resta découvert et arrêté, jusqu'à ce que j'eusse disparu derrière la masse des grenadiers. On crie maintenant contre les émigrés; ce sont des tigres qui déchiraient le sein de leur mère; à l'époque dont je parle, on s'en tenait aux vieux exemples, et l'honneur comptait autant que la patrie. En 1792, la fidélité au serment passait encore pour un devoir; aujourd'hui, elle est devenue si rare qu'elle est regardée comme une vertu.
Une scène étrange, qui s'était déjà répétée pour d'autres que moi, faillit me faire rebrousser chemin. On ne voulait pas m'admettre à Trèves, où l'armée des princes était parvenue: «J'étais un de ces hommes qui attendent l'événement pour se décider; il y avait trois ans que j'aurais dû être au cantonnement; j'arrivais quand la victoire était assurée. On n'avait pas besoin de moi; on n'avait que trop de ces braves après combat. Tous les jours, des escadrons de cavalerie désertaient; l'artillerie même passait en masse, et, si cela continuait, on ne saurait que faire de ces gens-là.»
Prodigieuse illusion des partis!
Je rencontrai mon cousin Armand de Chateaubriand: il me prit sous sa protection, assembla les Bretons et plaida ma cause. On me fit venir; je m'expliquai: je dis que j'arrivais de l'Amérique pour avoir l'honneur de servir avec mes camarades; que la campagne était ouverte, non commencée, de sorte que j'étais encore à temps pour le premier feu; qu'au surplus, je me retirerais si on l'exigeait, mais après avoir obtenu raison d'une insulte non méritée. L'affaire s'arrangea: comme j'étais bon enfant, les rangs s'ouvrirent pour me recevoir et je n'eus plus que l'embarras du choix.
L'armée des princes était composée de gentilshommes, classés par provinces et servant en qualité de simples soldats: la noblesse remontait à son origine et à l'origine de la monarchie, au moment même où cette noblesse et cette monarchie finissaient, comme un vieillard retourne à l'enfance. Il y avait en outre des brigades d'officiers émigrés de divers régiments, également redevenus soldats: de ce nombre étaient mes camarades de Navarre, conduits par leur colonel, le marquis de Mortemart. Je fus bien tenté de m'enrôler avec La Martinière[59], dût-il encore être amoureux; mais le patriotisme armoricain l'emporta. Je m'engageai dans la septième compagnie bretonne, que commandait M. de Goyon-Miniac[60]. La noblesse de ma province avait fourni sept compagnies; on en comptait une huitième de jeunes gens du tiers état: l'uniforme gris de fer de cette dernière compagnie différait de celui des sept autres, couleur bleu de roi avec retroussis à l'hermine. Des hommes attachés à la même cause et exposés aux mêmes dangers perpétuaient leurs inégalités politiques par des signalements odieux: les vrais héros étaient les soldats plébéiens, puisque aucun intérêt personnel ne se mêlait à leur sacrifice.
Dénombrement de notre petite armée:
Infanterie de soldats nobles et d'officiers; quatre compagnies de déserteurs, habillés des différents uniformes des régiments dont ils provenaient; une compagnie d'artillerie; quelques officiers du génie, avec quelques canons, obusiers et mortiers de divers calibres (l'artillerie et le génie, qui embrassèrent presque en entier la cause de la Révolution, en firent le succès au dehors). Une très-belle cavalerie de carabiniers allemands, de mousquetaires sous les ordres du vieux comte de Montmorin, d'officiers de la marine de Brest, de Rochefort et de Toulon, appuyait notre infanterie. L'émigration générale de ces derniers officiers replongea la France maritime dans cette faiblesse dont Louis XVI l'avait retirée. Jamais, depuis Duquesne et Tourville, nos escadres ne s'étaient montrées avec plus de gloire. Mes camarades étaient dans la joie: moi j'avais les larmes aux yeux quand je voyais passer ces dragons de l'Océan, qui ne conduisaient plus les vaisseaux avec lesquels ils humilièrent les Anglais et délivrèrent l'Amérique. Au lieu d'aller chercher des continents nouveaux pour les léguer à la France, ces compagnies de La Pérouse s'enfonçaient dans les boues de l'Allemagne. Ils montaient le cheval consacré à Neptune; mais ils avaient changé d'élément, et la terre n'était pas à eux. En vain leur commandant portait à leur tête le pavillon déchiré de la Belle-Poule, sainte relique du drapeau blanc, aux lambeaux duquel pendait encore l'honneur, mais d'où était tombée la victoire.