Julien achève comme moi de prendre sa dernière vue de l'Afrique à Carthage.
ITINÉRAIRE DE JULIEN.
«Le 7 et le 8 nous nous sommes promenés dans les ruines de Carthage où il se trouve encore quelques fondations à rase terre, qui prouvent la solidité des monuments de l'antiquité. Il y a aussi comme les distributions de bains qui sont submergés par la mer. Il existe encore de très belles citernes; on en voyait d'autres qui étaient comblées. Le peu d'habitants qui occupent ces contrées cultivent les terres qui leur sont nécessaires. Ils ramassent différents marbres et pierres, ainsi que des médailles qu'ils vendent aux voyageurs comme antiques: Monsieur en a acheté pour rapporter en France.»
Julien raconte brièvement notre traversée de Tunis à la baie de Gibraltar; d'Algésiras, il arrive promptement à Cadix, et de Cadix à Grenade. Indifférent à Blanca[409], il remarque seulement que l'Alhambra et autres édifices élevés sont sur des rochers d'une hauteur immense. Mon Itinéraire n'entre pas dans beaucoup plus de détails sur Grenade; je me contente de dire:
«L'Alhambra me parut digne d'être remarqué, même après les temples de Grèce. La vallée de Grenade est délicieuse et ressemble beaucoup à celle de Sparte: on conçoit que les Maures regrettent un pareil pays.»
C'est dans le Dernier des Abencerages[410] que j'ai décrit l'Alhambra. L'Alhambra, le Généralife, le Monte-Santo se sont gravés dans ma tête comme ces paysages fantastiques que, souvent à l'aube du jour, on croit entrevoir dans un beau premier rayon de l'aurore. Je me sens encore assez de nature pour peindre la Vega; mais je n'oserais le tenter, de peur de l'archevêque de Grenade. Pendant mon séjour dans la ville des sultanes, un guitariste, chassé par un tremblement de terre d'un village que je venais de traverser, s'était donné à moi. Sourd comme un pot, il me suivait partout: quand je m'asseyais sur une ruine dans le palais des Maures, il chantait debout à mes côtés, en s'accompagnant de sa guitare. L'harmonieux mendiant n'aurait peut-être pas composé la symphonie de la Création, mais sa poitrine brunie se montrait à travers les lambeaux de sa casaque, et il aurait eu grand besoin d'écrire comme Beethoven à mademoiselle Breuning:
«Vénérable Éléonore, ma très chère amie, je voudrais bien être assez heureux pour posséder une veste de poil de lapin tricotée par vous.»
Je traversai d'un bout à l'autre cette Espagne où, seize années plus tard, le ciel me réservait un grand rôle, en contribuant à étouffer l'anarchie chez un noble peuple et à délivrer un Bourbon: l'honneur de nos armes fut rétabli, et j'aurais sauvé la légitimité, si la légitimité avait pu comprendre les conditions de sa durée.
Julien ne me lâche pas qu'il ne m'ait ramené sur la place Louis XV, le 5 juin 1807, à trois heures après midi. De Grenade, il me conduit à Aranjuez, à Madrid, à l'Escurial, d'où il saute à Bayonne.
«Nous sommes repartis de Bayonne, dit-il, le mardi 9 mai, pour Pau, Tarbes, Baréges et Bordeaux, où nous sommes arrivés le 18, très fatigués, avec chacun un mouvement de fièvre. Nous en sommes repartis le 19, et nous avons passé à Angoulême et à Tours, et nous sommes arrivés le 28 à Blois où nous avons couché. Le 31, nous avons continué notre route jusqu'à Orléans, et ensuite nous avons fait notre dernier coucher à Augerville[411].»