À quelle époque Chateaubriand et Mme de Custine se sont-ils connus? comment est né ce long attachement qui a traversé tant de fortunes diverses et que la mort seule a brisé? D'après M. Bardoux, ils se seraient vus pour la première fois en 1803, dans le salon de Mme de Rosambo, alliée au frère aîné de Chateaubriand, qui avait été une des compagnes de Mme de Custine à la prison des Carmes[447]. M. de Robethon est d'avis que leur première rencontre remonte un peu plus haut, peut-être jusqu'à l'année 1801, et qu'elle a eu lieu dans des circonstances très différentes. Il croit, en effet, trouver un indice de leurs premières relations dans la page des Mémoires d'Outre-tombe où Chateaubriand raconte que, après l'apparition du Génie du christianisme, au milieu de l'enthousiasme des salons, il fut enseveli sous un amas de billets parfumés: «Si ces billets, continue-t-il, n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mère, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable, comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure.» Ce dernier trait s'appliquait évidemment à une seule personne et à un fait particulier; c'est une émotion unique que le poète a ressentie à ce larcin, gage indiscret d'un naissant amour, qui se dérobait «sous le voile d'une longue chevelure». Cette longue chevelure, nous la retrouvons deux fois dans la page des Mémoires que je viens de rappeler. Chateaubriand semble en avoir fait pour Mme de Custine une sorte d'auréole, un charme distinctif qui n'appartient qu'à elle.

À l'appui de la conjecture, déjà très plausible, de M. de Robethon, il est permis aujourd'hui d'apporter une preuve directe et décisive. Parmi les lettres inédites de Chateaubriand à Fontanes, récemment publiées par M. l'abbé Pailhès, j'en trouve une, en date du 8 septembre 1802, qui commence ainsi:

Eh bien, mon cher enfant, les vers? Vous êtes un maudit homme. Pas un signe de vie de votre part...

Comment va Mme Fontanes, et l'enfant[448], et la sœur, et l'oncle? Que vous êtes heureux d'avoir tant de cœurs qui s'intéressent à vous?

La grande voyageuse[449], comment est-elle? Je ne sais si elle a reçu ma lettre.

À propos de lettres, il vient de m'arriver, par la poste, toute décachetée une lettre qui me fait peine si F... l'a vue. On se plaint de mes rigueurs et on m'offre des merveilles. Je ne sais comment faire pour empêcher les indiscrètes bontés de m'arriver par le grand chemin...

F... ne peut être que Fouché. C'est lui, en sa qualité de ministre de la police, et lui seul, qui a pu voir cette lettre, si même ce n'est pas lui qui l'a décachetée; car une lettre mise à la poste, une lettre contenant d'indiscrètes bontés, et de nature à intéresser Fouché, n'a pas pu n'être pas cachetée avec soin. Or, Fouché, à cette époque, et depuis plusieurs années déjà, était le protecteur actif, l'admirateur passionné, le grand ami de Mme de Custine. De là, l'ennui éprouvé par Chateaubriand, à la pensée que la lettre «décachetée» avait passé sous les yeux du ministre de la police.

Il est donc impossible de ne pas faire remonter à cette date de septembre 1802 le début des relations de Mme de Custine avec Chateaubriand.

Si la date de 1803, donnée par M. Bardoux, est inexacte, celle de 1801, mise en avant par M. de Robethon, est également erronée. Il dit en effet lui-même—et avec raison—que la première rencontre eut lieu peu après l'apparition du Génie du christianisme. Or, le Génie du christianisme a paru, non en 1801, mais le 14 avril 1802.

Après avoir reproduit une lettre du 1er août 1804, M. Bardoux ajoute: «Le Chateaubriand quinteux, personnel, méfiant, est tout entier dans cette lettre[450]» De quoi s'agit-il donc? M. Bardoux ne nous le dit pas, par cette excellente raison qu'il n'en sait rien lui-même. Prise isolément, la lettre qu'il avait sous les yeux n'était pas seulement obscure, elle était inintelligible. Mais alors pourquoi s'emparer de cette lettre, à laquelle on ne comprend rien, dont on ignore par conséquent le caractère et la portée, pour s'en faire une arme contre son auteur, pour en tirer des conclusions défavorables à son caractère?