Chateaubriand[463].

M. Clausel de Coussergues mourut le 7 juillet 1846. Deux ans après, presque jour pour jour, le 4 juillet 1848, son vieil ami le suivait dans la tombe. Mme de Chateaubriand était morte le 9 février 1847.

Les noms de Clausel et de Chateaubriand ne se sauraient séparer. Dans l'Appendice du Génie du Christianisme, on trouve une Note ainsi conçue:

M. de Cl..., obligé de fuir pendant la Terreur avec un de ses frères, entra dans l'armée de Condé; après y avoir servi honorablement jusqu'à la paix, il se résolut de quitter le monde. Il passa en Espagne, se retira dans un couvent de trappistes, y prit l'habit de l'ordre, et mourut peu de temps après avoir prononcé ses vœux: il avait écrit plusieurs lettres à sa famille et à ses amis pendant son voyage en Espagne et son noviciat chez les trappistes. Ce sont ces lettres que l'on donne ici. On n'a rien voulu y changer: on y verra une peinture fidèle de la vie de ces religieux. Dans ces feuilles écrites sans art, il règne souvent une grande élévation de sentiments, et toujours une naïveté d'autant plus précieuse, qu'elle appartient au génie français, et qu'elle se perd de plus en plus parmi nous. Le sujet de ces lettres se lie au souvenir de nos malheurs; elles représentent un jeune et brave Français chassé de sa famille par la Révolution et s'immolant dans la solitude, victime volontaire offerte à l'Éternel, pour racheter les maux et les impiétés de la patrie: ainsi saint Jérôme, au fond de sa grotte, tâchait en versant des torrents de larmes, et en élevant ses mains vers le ciel, de retarder la chute de l'empire romain. Cette correspondance offre donc une petite histoire complète, qui a son commencement, son milieu et sa fin. Je ne doute point que si on la publiait comme un simple roman, elle n'eût le plus grand succès...

M. de Cl... était le frère de Clausel de Coussergues. Il mourut, le 4 janvier 1802, au monastère de Sainte-Suzanne de N.-D.-de-la-Trappe, dans la province d'Aragon. Ses lettres, écrites de 1799 à 1801, justifient pleinement les éloges que leur accorde Chateaubriand. Mais le malheur est qu'elles se trouvent dans un Appendice,—et le lecteur (peut-être a-t-il tort?) lit encore moins les appendices que les préfaces.

Tout le monde avait du talent dans la famille des Clausel. Un autre frère de M. Clausel de Coussergues, l'abbé Clausel de Montals publia, dans les derniers mois de 1816, un livre dont le titre seul renferme une grande pensée: La Religion chrétienne prouvée par la Révolution française. Le Journal des Débats en rendit compte dans son numéro du 27 janvier 1817:

Je ne sais, disait l'auteur de l'article, si c'est la première fois que M. Clausel de Montals fait imprimer: son style annonce une grande habitude d'écrire et de rendre sa pensée plus forte en la resserrant. Frère de M. Clausel de Coussergues, membre de la Chambre des députés, et de M. Clausel, grand vicaire d'Amiens, résidant à Beauvais, qui prononça, devant l'assemblée électorale du département de l'Oise, un discours que tous les gens de goût conserveront, il n'a rien à envier à ses aînés...

L'abbé Clausel de Montals fut appelé à l'épiscopat en 1824. L'éclat avec lequel il a occupé pendant près de trente ans le siège de Chartres, l'énergie avec laquelle, étant déjà plus que septuagénaire, il a engagé le premier au mois de mars 1841, cette lutte en faveur de la liberté de l'enseignement, cette campagne des évêques d'où est sortie la loi du 25 mars 1850, les remarquables écrits qu'il a publiés pendant ces dix années et qui s'élèvent au chiffre de quarante, font de Mgr Clausel de Montals une des grandes figures de l'épiscopat au XIXe siècle.

Dans l'article du Journal des Débats, il est question de M. Clausel, grand vicaire d'Amiens. Membre du Conseil royal de l'instruction publique sous la Restauration, il a mérité que ses adversaires lui rendissent, dans la Biographie des Contemporains, ce témoignage: «M. l'abbé Clausel de Coussergues honore le royalisme ardent qu'on lui connaît par une loyauté et une noblesse de caractère dont il a donné plusieurs preuves publiques[464].» Il prit une part brillante aux polémiques soulevées, de 1817 à 1830, par les ouvrages de l'abbé de la Mennais, et mourut en 1835. «Peu d'hommes, dit la Biographie universelle[465], ont eu plus d'agrément dans l'esprit. Sa conversation étincelante, et pleine de saillies, avait un agrément tout particulier; mais ses saillies étaient tempérées par la droiture de ses jugements et par ses excellentes qualités.»

M. et Mme de Chateaubriand ne m'en auraient pas voulu, j'en suis sûr, de m'être un peu étendu sur les frères de leur meilleur ami.[(Retour à la table des matières.)]