Nous mîmes à la voile, et nous abordâmes la pointe occidentale de Jersey. Un de mes compagnons, M. du Tilleul, se rendit à Saint-Hélier, auprès de mon oncle. M. de Bedée le renvoya me chercher le lendemain avec une voiture. Nous traversâmes l'île entière: tout expirant que je me sentais, je fus charmé de ses bocages: mais je n'en disais que des radoteries, étant tombé dans le délire.
Je demeurai quatre mois entre la vie et la mort. Mon oncle, sa femme, son fils et ses trois filles se relevaient à mon chevet. J'occupais un appartement dans une des maisons que l'on commençait à bâtir le long du port: les fenêtres de ma chambre descendaient à fleur de plancher, et du fond de mon lit j'apercevais la mer. Le médecin, M. Delattre, avait défendu de me parler de choses sérieuses et surtout de politique. Dans les derniers jours de janvier 1793, voyant entrer chez moi mon oncle en grand deuil, je tremblai, car je crus que nous avions perdu quelqu'un de notre famille: il m'apprit la mort de Louis XVI. Je n'en fus pas étonné: je l'avais prévue. Je m'informai des nouvelles de mes parents; mes sœurs et ma femme étaient revenues en Bretagne après les massacres de septembre; elles avaient eu beaucoup de peine à sortir de Paris. Mon frère, de retour en France, s'était retiré à Malesherbes.
Je commençais à me lever; la petite vérole était passée; mais je souffrais de la poitrine et il me restait une faiblesse que j'ai gardée longtemps.
Jersey, la Cæsarea de l'itinéraire d'Antonin, est demeurée sujette de la couronne d'Angleterre depuis la mort de Robert, duc de Normandie; nous avons voulu plusieurs fois la prendre, mais toujours sans succès. Cette île est un débris de notre primitive histoire: les saints venant d'Hibernie et d'Albion dans la Bretagne-Armorique se reposaient à Jersey.
Saint-Hélier, solitaire, demeurait dans les rochers de Césarée; les Vandales le massacrèrent. On retrouve à Jersey un échantillon des vieux Normands; on croit entendre parler Guillaume le Bâtard ou l'auteur du Roman de Rou.
L'île est féconde; elle a deux villes et douze paroisses; elle est couverte de maisons de campagne et de troupeaux. Le vent de l'Océan, qui semble démentir sa rudesse, donne à Jersey du miel exquis, de la crème d'une douceur extraordinaire et du beurre d'un jaune foncé, qui sent la violette. Bernardin de Saint-Pierre présume que le pommier nous vient de Jersey; il se trompe: nous tenons la pomme et la poire de la Grèce, comme nous devons la pêche à la Perse, le citron à la Médie, la prune à la Syrie, la cerise à Césaronte, la châtaigne à Castane, le coing à Cydon et la grenade à Chypre.
J'eus un grand plaisir à sortir aux premiers jours de mai. Le printemps conserve à Jersey toute sa jeunesse; il pourrait encore s'appeler primevère comme autrefois, nom qu'en devenant vieux il a laissé à sa fille, la première fleur dont il se couronne.
Ici je vous transcrirai deux pages de la vie du duc de Berry; c'est toujours vous raconter la mienne:
«Après vingt-deux ans de combats, la barrière d'airain qui fermait la France fut forcée: l'heure de la Restauration approchait; nos princes quittèrent leurs retraites. Chacun d'eux se rendit sur différents points des frontières, comme ces voyageurs qui cherchent, au péril de leur vie, à pénétrer dans un pays dont on raconte des merveilles. Monsieur partit pour la Suisse; monseigneur le duc d'Angoulême pour l'Espagne et son frère pour Jersey. Dans cette île, où quelques juges de Charles Ier moururent ignorés de la terre, monseigneur le duc de Berry retrouva des royalistes français, vieillis dans l'exil et oubliés pour leurs vertus, comme jadis les régicides anglais pour leur crime. Il rencontra de vieux prêtres, désormais consacrés à la solitude; il réalisa avec eux la fiction du poète qui fait aborder un Bourbon dans l'île de Jersey, après un orage. Tel confesseur et martyr pouvait dire à l'héritier de Henri IV, comme l'ermite de Jersey à ce grand roi:
Loin de la cour alors, dans cette grotte obscure,
De ma religion je viens pleurer l'injure.
(Henriade.)