On a lu, dans un des livres de ces Mémoires, que j'avais connu M. de Fontanes[128] en 1789: c'est à Berlin, l'année dernière, que j'appris la nouvelle de sa mort. Il était né à Niort, d'une famille noble et protestante: son père avait eu le malheur de tuer en duel son beau-frère. Le jeune Fontanes, élevé par un frère d'un grand mérite, vint à Paris. Il vit mourir Voltaire, et ce grand représentant du XVIIIe siècle lui inspira ses premiers vers: ses essais poétiques furent remarqués de La Harpe. Il entreprit quelques travaux pour le théâtre, et se lia avec une actrice charmante, mademoiselle Desgarcins. Logé auprès de l'Odéon, en errant autour de la Chartreuse, il en célébra la solitude. Il avait rencontré un ami destiné à devenir le mien, M. Joubert. La Révolution arrivée, le poète s'engagea dans un de ces partis stationnaires qui meurent toujours déchirés par le parti du progrès qui les tire en avant, et le parti rétrograde qui les tire en arrière. Les monarchiens attachèrent M. de Fontanes à la rédaction du Modérateur. Quand les jours devinrent mauvais, il se réfugia à Lyon et s'y maria. Sa femme accoucha d'un fils: pendant le siége de la ville que les révolutionnaires avaient nommée Commune affranchie, de même que Louis XI, en en bannissant les citoyens, avait appelé Arras Ville franchise, madame de Fontanes était obligée de changer de place le berceau de son nourrisson pour le mettre à l'abri des bombes. Retourné à Paris le 9 thermidor, M. de Fontanes établit le Mémorial[129] avec M. de La Harpe et l'abbé de Vauxelles. Proscrit au 18 fructidor, l'Angleterre fut son port de salut.
M. de Fontanes a été, avec Chénier, le dernier écrivain de l'école classique de la branche aînée: sa prose et ses vers se ressemblent et ont un mérite de même nature. Ses pensées et ses images ont une mélancolie ignorée du siècle de Louis XIV, qui connaissait seulement l'austère et sainte tristesse de l'éloquence religieuse. Cette mélancolie se trouve mêlée aux ouvrages du chantre du Jour des Morts, comme l'empreinte de l'époque où il a vécu; elle fixe la date de sa venue; elle montre qu'il est né depuis J.-J. Rousseau, tenant par son goût à Fénelon. Si l'on réduisait les écrits de M. de Fontanes à deux très petits volumes, l'un de prose, l'autre de vers, ce serait le plus élégant monument funèbre qu'on pût élever sur la tombe de l'école classique[130].
Parmi les papiers que mon ami a laissés, se trouvent plusieurs chants du poème de la Grèce sauvée, des livres d'odes, des poésies diverses, etc. Il n'eût plus rien publié lui-même: car ce critique si fin, si éclairé, si impartial lorsque les opinions politiques ne l'aveuglaient pas, avait une frayeur horrible de la critique. Il a été souverainement injuste envers madame de Staël. Un article envieux de Garat, sur la Forêt de Navarre, pensa l'arrêter net au début de sa carrière poétique. Fontanes, en paraissant, tua l'école affectée de Dorat, mais il ne put rétablir l'école classique qui touchait à son terme avec la langue de Racine.
Parmi les odes posthumes de M. de Fontanes, il en est une sur l'Anniversaire de sa naissance: elle a tout le charme du Jour des Morts, avec un sentiment plus pénétrant et plus individuel. Je ne me souviens que de ces deux strophes:
La vieillesse déjà vient avec ses souffrances:
Que m'offre l'avenir? De courtes espérances.
Que m'offre le passé? Des fautes, des regrets.
Tel est le sort de l'homme; il s'instruit avec l'âge:
Mais que sert d'être sage,
Quand le terme est si près?
Le passé, le présent, l'avenir, tout m'afflige.
La vie à son déclin est pour moi sans prestige;
Dans le miroir du temps elle perd ses appas.
Plaisirs! allez chercher l'amour et la jeunesse;
Laissez-moi ma tristesse,
Et ne l'insultez pas!
Si quelque chose au monde devait être antipathique à M. de Fontanes, c'était ma manière d'écrire. En moi commençait, avec l'école dite romantique, une révolution dans la littérature française: toutefois, mon ami, au lieu de se révolter contre ma barbarie, se passionna pour elle. Je voyais bien de l'ébahissement sur son visage quand je lui lisais des fragments des Natchez, d'Atala, de René; il ne pouvait ramener ces productions aux règles communes de la critique, mais il sentait qu'il entrait dans un monde nouveau; il voyait une nature nouvelle; il comprenait une langue qu'il ne parlait pas. Je reçus de lui d'excellents conseils; je lui dois ce qu'il y a de correct dans mon style; il m'apprit à respecter l'oreille; il m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux d'exécution de mes disciples.
Ce me fut un grand bonheur de le revoir à Londres, fêté de l'émigration; on lui demandait des chants de la Grèce sauvée; on se pressait pour l'entendre. Il se logea auprès de moi; nous ne nous quittions plus. Nous assistâmes ensemble à une scène digne de ces temps d'infortune: Cléry, dernièrement débarqué, nous lut ses Mémoires manuscrits. Qu'on juge de l'émotion d'un auditoire d'exilés, écoutant le valet de chambre de Louis XVI raconter, témoin oculaire, les souffrances et la mort du prisonnier du Temple! Le Directoire, effrayé des Mémoires de Cléry, en publia une édition interpolée, dans laquelle il faisait parler l'auteur comme un laquais, et Louis XVI comme un portefaix: entre les turpitudes révolutionnaires, celle-ci est peut-être une des plus sales[131].
M. du Theil[132], chargé des affaires de M. le comte d'Artois à Londres, s'était hâté de chercher Fontanes: celui-ci me pria de le conduire chez l'agent des princes. Nous le trouvâmes environné de tous ces défenseurs du trône et de l'autel qui battaient les pavés de Piccadilly, d'une foule d'espions et de chevaliers d'industrie échappés de Paris sous divers noms et divers déguisements, et d'une nuée d'aventuriers belges, allemands, irlandais, vendeurs de contre-révolution. Dans un coin de cette foule était un homme de trente à trente-deux ans qu'on ne regardait point, et qui ne faisait lui-même attention qu'à une gravure de la mort du général Wolfe[133]. Frappé de son air, je m'enquis de sa personne: un de mes voisins me répondit: «Ce n'est rien; c'est un paysan vendéen, porteur d'une lettre de ses chefs.»